Le léopard sans ses taches (1)

«Altre cuere più gravidi queste

altra brama quaggiù mi guidò ! »


Pendant longtemps, je n’ai rien écrit sur Guy Debord.

I. Statue du Commandeur

Non que je l’ignorais. A vrai dire, je dois avoir lu La société du spectacle, son principal ouvrage, une première fois dès 1978 (ainsi que le volume relié des douze numéros de la revue de l’IS) : nous n’étions alors pas si nombreux à nous passer le mot. Qui plus est (il faut parfois insister sur son propre degré de rareté), j’ai lu ce livre dans sa première édition de 1967, chez Buchet Chastel : celle-là même que l’intraitable personnage avait déjà récusée, l’éditeur ayant ajouté sans son accord un sous-titre («La théorie situationniste») sur la page de garde du second tirage – mais on peut supposer que Debord aurait su trouver d’autres prétextes à ce lâchage, puisque, entre-temps, Gérard Lebovici, le directeur de la maison Champ Libre, s’était proposé de republier son livre : ce qui allait naturellement entraîner des suites autrement plus considérables pour chacun d’eux. Après, à leurs dates, j’ai lu chacun de ses livres, que je trouvais dans des librairies qui, quoique écoulant des écrits réputés d’un radicalisme absolu, n’avaient rien de clandestin ni de «pirate», ainsi que la plupart des commentaires qu’ils suscitaient. J’ai même vu son dernier long métrage, In girum imus nocte et consumimur igni, vers 1981, dans le fameux Studio Cujas, à Paris, que Lebovici, son mécène (et par ailleurs à l’époque l’agent d’acteurs et imprésario le plus puissant de la place de Paris) avait acheté rien que pour y faire projeter ses films, le plus souvent devant une salle vide – seul l’assassinat du producteur a pu interrompre cette somptuaire fixation.

En-dehors d’échanges de courriers et de multiples conversations sur le sujet, j’ai écrit, en 1982, un opuscule sur les livres de Gianfranco Sanguinetti (membre de l’Internationale Situationniste et co-signataire de sa dissolution en 1972), auteur, sous le pseudonyme de Censor, d’un Véridique Rapport sur les dernières chances de sauver le capitalisme en Italie, traduit en français par Debord. Selon une technique de trompe-l’œil sur laquelle je reviendrai, Sanguinetti adopte les traits d’un patricien bien introduit dans les cercles du pouvoir réel, et, fort de cette position qui lui vaudra d’être salué par les critiques comme une autorité occulte qui rompt enfin le silence et énonce de rudes vérités sur la gestion de l’Etat italien, proclame que les Brigades Rouges et autres groupes terroristes de l’époque ont été, en vérité, créés par des fractions des services secrets pour faire diversion et tenter de désorienter la véritable révolution prolétarienne qui s’annonçait et menaçait de rendre caduque le «compromis historique» pour l’exercice – mais non le partage – du pouvoir entre la Démocratie Chrétienne et le Parti Communiste Italien (ce que, en l’occurrence, l’assassinat d’Aldo Moro, qui prônait ce «compromis», a fait échouer). Plus tard, j’ai tout de même fini par consacrer quelques lignes à Debord dans mon dernier livre, D’outre-Belgique.

Il me paraît nécessaire de les rappeler ici. Debord intervient dans un récit (La religion des faits) où un auteur, Yves Wellens, n’a toujours pas reçu de réponse des différents journaux auxquels il a soumis un article sur la fin de la Belgique (thème conducteur de tout le livre). Dans ce contexte, il se demande si «ses ennuis n’avaient pas commencé parce que, dans sa tentative de déniaiser des esprits aveuglés, il avait fait un sort à Guy Debord ? » Et, en conclusion de ce paragraphe : «Cette nette critique de celui qui était devenu, par son attitude de défi constant et total à son égard, une sorte d’icône d’une société justement si complaisante et versatile, n’avait-elle pas été mal digérée ? ».

Dans la mesure où Yves Wellens, pour le coup en qualité de personnage et d’auteur, n’a obtenu aucune réponse à ces questions (dont je n’ai évidemment pas lieu de modifier la teneur), je me dois de les reposer ici.

Je puis donc affirmer que, depuis le temps, toute cette matière ne m’est pas inconnue. Et ainsi, qu’il m’est arrivé par exemple de lire, au détour d’un article de journal, ce surprenant portrait : « Grand joueur de poker, lecteur assidu de Guy Debord, Jacques Pilhan élabore les grandes lignes de la campagne victorieuse de François Mitterrand en 1981, au sein de l’agence RSCG de Jacques Séguéla ». Pour donner la mesure d’une telle description, il suffira de dire que ce Pilhan, à l’insu de son maître de l’heure et dans des circonstances rocambolesques qui font les bonnes histoires journalistiques, a dispensé en parallèle ses conseils à Jacques Chirac, lui permettant de s’imposer à son tour à la présidentielle de 1995, avec sa «fracture sociale», slogan qu’il s’empressera d’oublier quelques mois plus tard. Bref, c’était l’un de ces « sorciers » appliquant indistinctement les mêmes «recettes», à droite ou à gauche, pour vendre et rendre réversible l’image d’un homme politique.

En même temps, l’un des buts de ce feuilleton sera de montrer que, chez ces communicants, le besoin de citer Debord comme référence et source d’inspiration (en quoi ? de quoi ?) n’est pas une simple coquetterie, une pièce rapportée ou une concession de circonstance à une mode éphémère, mais est au contraire une démarche parfaitement raisonnée et logique, sciemment intégrée au discours de leur modernité.

#GuyDebord

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