Le léopard sans ses taches (2)

A un  niveau plus élevé, dans un important article sur la malheureuse évolution de l’Italie contemporaine, Jacqueline Risset écrit, dans Le Monde du 27 février 2010 : «Avec la fameuse « descente dans l’arène » de 1994, c’est la société du spectacle, telle que Guy Debord l’a décrite, qui fait son entrée et s’étend comme une pieuvre : plus de passé, plus de futur, un présent imaginé, savonneux, lisse. Deux phénomènes donnent la mesure de la particularité et de la gravité du moment historique : l’état d’hypnose des électeurs de cette droite pseudo-libérale, et la « servitude volontaire » d’hommes politiques qui, si l’on excepte les recrutés ad hoc (entrepreneurs, avocats, etc.) avaient connu dans les années précédentes un passé d’une certaine dignité, et qui à présent s’apprêtaient à soutenir imperturbablement, avec une discipline absolue, la valeur intrinsèque et « bonne pour le peuple » de chaque nouveau coup porté par leur roi Ubu à la démocratie».

Comme toujours, Debord aurait trouvé à redire à cette analyse, en rappelant que la «société du spectacle» n’avait pas attendu 1994 (et l’arrivée aux affaires – manière de parler – de Silvio Berlusconi, engendrant depuis lors un conflit d’intérêts grandeur nature, à l’échelle de l’Etat italien) pour étendre ses ravages et sa toxicité en extension et en profondeur ; et que, tout au contraire, l’émergence d’un Berlusconi était un palier nécessaire, juste plus tapageur et explicitement vulgaire, pour illustrer le processus de contamination et de complète dégénérescence des sociétés contemporaines qu’un tel «mode de gouverner» postule. D’autre part, il aurait assurément fait remarquer que «l’état d’hypnose» que déplore Risset ne saurait concerner que le seul «électorat de droite», ni la «servitude volontaire» que les seuls hommes politiques : mais bien le corps social tout entier, soumis aux immenses moyens dont disposent les «gérants des temps spectaculaires» – ou toute autre formulation ad hoc.

Mais tout de même, ici, c’est autrement plus sérieux. Pour ponctuer sa saisie du «moment historique», Risset octroie à Debord un rôle spécifique, voyant en lui une sorte d’aboutissement  d’une longue filiation dans l’exploration des travers d’une société. Ce qui, du coup, lui fait accréditer l’idée que, non seulement, la théorie du spectacle serait une étape décisive dans la description de l’évolution des sociétés contemporaines, mais que, à ce titre, elle en serait le fin du fin, quelque chose comme sa pointe la plus extrême et la mieux informée des enjeux : ce qui en ferait, par conséquent, le point de départ naturel d’une réflexion devant dégager des perspectives de dépassement des conditions existantes : bref, à partir de laquelle une société nouvelle, libérée de ses chaînes et enfin consciente de ses réels désirs et de son devenir rêvé, pourrait s’élaborer.

C’est aussi de cette croyance que nous discuterons, en autant d’épisodes qu’il le faudra. L’originalité que je revendique, c’est précisément de ne pas dissocier les deux axes ainsi tracés : d’une part les motifs qui incitent des communicants dont les pratiques sont aux antipodes de lui à citer Debord comme une référence, et ensuite les illusions sur la capacité de sa théorie à indiquer, voire à seulement esquisser les perspectives de ce dépassement.

Au passage, je sais gré à Risset d’avoir écrit le mot «hypnose», que je vais reprendre à mon compte plus avant dans ce feuilleton, pour un tout autre usage.

En préambule, il faut encore régler une question que les admirateurs et autres aficionados de Debord pourraient m’opposer : à savoir qu’il serait désormais commode de critiquer l’éminent panégyriste puisque, s’étant suicidé en 1994, il ne peut évidemment plus me répondre. Mais est-ce si sûr – que ce soit commode ? Je ne suis pas obligé de les croire sur parole. Même s’il n’y a pas, à ma connaissance, de Gardien du Temple de l’Intouchable Rhétorique situationniste, il est clair que soumettre l’icône à la question ne va pas sans quelque risque : notamment de s’entendre dire qu’on n’est pas fondé à s’autoriser pareille audace (dans le jargon, cela signifie qu’on serait tenu de révéler ses «états de service» : ce qu’on a fait, ce qu’on a dit et comment on a vécu contre le monde existant, avant d’énoncer la première syllabe). C’est une vaine querelle. L’objet de cette série est justement de montrer que «les exemples de ma vie», que Debord a constamment invoqués pour disqualifier et rejeter au loin toute velléité de critique à son encontre, ne me paraissent pas si convaincants ni probants.

Ici, en dépit des précédents que l’on sait, je prends le parti de don Juan contre la Statue de marbre qui veut le précipiter dans les oubliettes.

En d’autres termes, Debord a-t-il toujours fait montre de la plus parfaite équanimité dans le traitement de ceux qui lui renvoyaient des objections sérieuses ? N’a-t-il jamais répondu à côté à quelques contradicteurs plus lucides ? Sans jamais rien esquiver, ni ignorer une critique trop précise ?

Bien sûr que non : il lui fallait avant tout rester maître du jeu

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