Le léopard sans ses taches (3)

Le 5 mars 1984, Gérard Lebovici, directeur des éditions Champ Libre, était assassiné de quatre balles dans la tête, dans un parking souterrain de l’avenue Foch, à Paris. Dès le premier instant, par le simple effet de la répétition, la presse évoquait la « double vie » du richissime ponte du cinéma français, et la néfaste emprise sur lui de Guy Debord, « le mystérieux auteur de La société du spectacle », qu’il publiait et dont il avait produit trois films. A partir de là, le glissement des journaux pouvait se transformer en glissade : et Debord se trouva soupçonné, et presque aussitôt présumé coupable d’avoir été le commanditaire de l’assassinat, qui, à ce jour, demeure non résolu.

Dans ses Considérations sur l’assassinat de Gérard Lebovici, publié au début 1985 (la maison Champ Libre étant alors rebaptisée au nom de son fondateur), il fait un sort à ces accusations, disant clairement que Lebovici n’avait pas la moindre « double vie » (mais la profession préférait garder une prudente omerta sur cet aspect des choses) et que lui-même n’est en rien « mystérieux » (mais, conséquent avec ses thèses, il s’est contenté de n’accepter aucune fonction dans la moindre institution, et de ne jamais aller là où figuraient les intellectuels de son époque : ce qui suffisait largement, selon ses critères, à le rendre suspect). Ayant attaqué plusieurs périodiques pour diffamation devant les tribunaux, Debord aura chaque fois gain de cause. Mais mon propos n’est pas là, et vise plus haut.

Dans ce livre, Debord avertit d’emblée qu’il traitera son sujet – la réfutation d’un grand nombre d’articles de presse, s’étalant sur environ trois mois, à propos de ses rapports avec Lebovici, et des hypothèses malveillantes dont ils regorgeaient – « dans le désordre, car je (lui) ferais trop d’honneur, si je le traitais avec ordre. Je veux montrer qu’il en est indigne ». Pourtant, tout, dans sa démonstration, converge vers le point d’orgue de la conclusion, où il discute un article paru dans un journal belge ; et c’est justement après avoir rejeté l’écume des ragots colportés, après avoir séparé toute cette ivraie de ce bon grain, qu’il l’aborde à la fin, comme pour lui accorder une place spéciale : « Le Soir de Bruxelles, du 7-8 avril 1984, considère que l’Internationale Situationniste a extraordinairement réussi, rencontre à l’heure actuelle l’admiration générale, a changé toutes les idées de son époque ; et que ce n’était pas vraiment la peine, puisqu’au fond toutes les révolutions sont circulaires, que l’on aboutit toujours à être récupéré, et qu’en somme on a toujours tort de se révolter. » Plus loin, voulant pousser son avantage, comme s’il percevait vaguement un danger et se sentait tenu de justifier sa trajectoire : bref comme si la question se posait, il poursuit : « Je suis tout à fait sûr que je n’ai jamais acquis d’aucune manière la sécurité et la quiétude ; et certes maintenant moins encore que jamais. L’imposture régnante aura pu avoir l’approbation de tout un chacun ; mais il lui aura fallu se passer de la mienne ».

Le tout étant, comme à l’accoutumée, bien balancé, Debord s’en tient là. Mais moi, je n’y ai pas vu que du feu ! Et l’avantage qu’il croit ainsi s’être forgé, en réalité n’en est pas un. Et pourquoi donc ?

D’abord, il est évident que l’article ne reflète en rien la position du journal : et pour cause, il s’agit d’une « carte blanche », libre opinion qui ne saurait engager sa rédaction ni dicter sa ligne. L’auteur, que Debord ne nomme nulle part (je reviendrai sur les raisons profondes d’une telle manie), se présente d’ailleurs comme « un quidam », assurément spécialiste en aucune des matières qu’un quotidien est censé « couvrir » pour satisfaire son lectorat ; surtout, il n’a pas vraiment écrit ce que Debord en rapporte. L’escamoteur postule donc, comme à son habitude, avoir dit le dernier mot. L’essentiel, pour atteindre ce but, est évidemment qu’on le croie sur parole.

Et surtout, qu’on n’aille rien vérifier.

Mais qu’a donc écrit exactement Anatole Atlas, le quidam qui passait par là ? Il part d’un paradoxe : «L’homme autour de qui s’articulait en grande partie la parade de l’imagerie spectaculaire du moment, connu pour son extrême rigueur dans les affaires, (était) aussi celui qui subsidiait à fonds perdus depuis plus de dix ans la maison d’édition d’ultra-gauche Champ Libre, ainsi que les films expérimentaux de Guy Debord, entreprises expressément vouées à la démolition du « spectacle ». En d’autres mots, Gérard Lebovici, homme d’affaires avisé, a bâti sa réputation sur des montages financiers d’une grande efficacité (on veut dire rentabilité), notamment des méchants nanars avec Belmondo (alternativement flic ou voyou) calibrés pour faire un maximum d’entrées dans les salles, tout au long des années 70 ; en même temps (pas question donc de « double vie »), il finance ceux qui se vouent à la disparition d’un mode de production dont il est l’un des maîtres d’œuvre et qu’il pourvoit en pauvretés, sûrement pour en faire ressortir davantage encore toute l’inanité.

Mais Atlas, comme les vrais voyageurs, dérive plus loin.

Posts récents

Voir tout

NOUVEAU SITE

Cela fait de longues années que ce blog n’a pas été mis à jour. Non que ce soit une obligation ; mais là, vraiment, il était temps. Il n’y aura plus de nouveaux articles sur ce site. Je vous invite à