Le léopard sans ses taches (4)

Car ce paradoxe initial, l’alliance du révolutionnaire et du magnat, qui à première vue dénote chez les deux un certain dandysme, conduit Atlas, dans son article (Lebovici et une idéologie «radicale»), à ce premier point de non-retour : « … au bout de ce cheminement labyrinthique qui voudrait explorer à rebours l’ordre imaginaire de l’époque, (ce qui se découvre) ce n’est rien moins que la structure constitutive de notre époque, ambiguë, contradictoire, baroque, (…) c’est la subjectivité qui fonde l’ordre moral occidental ».

La charge peut dès lors être menée jusqu’à sa conclusion : «La négation radicale, dans l’excès imprécatoire même auquel elle donne lieu contre l’Autorité, réalise en fait en dernière instance la finalité du système » ; et la touche finale : « C’est (justement) cet extrémisme démesuré à vilipender toute forme de représentation artistique ou politique, à faire l’apologie de l’immédiateté à tous crins (…) qui nous ramène à cette Conjuration des Egaux entre l’homme du show-business et le maudisseur du Spectacle ».

«L’admiration générale » pour l’Internationale Situationniste, que Debord prétend y déceler, ne se rencontre nulle part dans l’article, sauf, à la rigueur, dans ce jugement : «Quant au relatif anonymat dans lequel les situationnistes se complurent, refusant par principe toute «compromission» avec les médias traditionnels, cette part de l’ombre dont ils firent leur label, ils s’expliquent sans doute plutôt par le goût et la volonté délibérée d’assurer à leur nom un halo de gloire noire». Bref, par un retournement opportun, c’était un moyen habile de ne pas respecter, eux non plus, la volonté du Marquis de Sade, se flattant dans son testament que son nom disparaîtrait de la mémoire des hommes – et, à vrai dire (on le verra plus loin), dans sa stratégie propre, Debord a au contraire eu constamment en vue que cette «gloire noire» devait s’étendre et être associée à son nom, jusqu’à en devenir historique…

Son affirmation selon laquelle l’IS « a changé toutes les idées de son époque » ne résiste pas à cet examen : « La primauté accordée par les Situationnistes à la « subjectivité radicale » déboucherait sur les idéologies du ludique, du libidinal, du convivial et même d’un certain marginalisme extrêmement prégnantes actuellement pour les besoins d’un marché du Désir en pleine expansion » – ce qui, même pour les moins informés, est sacrément différent !

Et quant au fait que l’IS aurait «extraordinairement réussi», Debord était-il bien avisé de le déduire de telles considérations : «Un certain « situationnisme » officiel imbibe aujourd’hui presque tout le discours politique, idéologique et éditorial, citant cependant rarement ses sources» ? A cet égard, il faut convenir que les choses ont changé depuis 1984 : les sources sont plus souvent citées qu’auparavant, et le langage officiel est toujours plus imbibé de ce discours tenu aux antipodes du sien.

Bref, il n’y a strictement rien, dans cet article du Soir de Bruxelles, que Debord pouvait lire comme il l’a rapporté. Il aurait d’ailleurs dû se méfier, puisque, dès le titre, Atlas y présente la théorie situationniste comme une idéologie (de sorte que l’IS, quoique affirmant les avoir toutes combattues, en aurait simplement créé une nouvelle), et prend soin d’encadrer le mot radical par des guillemets – ce qui démontre pour le moins un doute sur ce caractère-là. L’ironie, c’est que, tout occupé au long de son livre à recenser les diverses manifestations d’hostilité à son encontre, Debord n’a eu d’autre ressource, pour faire enfin son éloge sur le terrain des idées, que de s’appuyer sur un article dont il a sciemment escamoté le véritable propos. Il n’a donc, dans cette affaire, rien montré d’autre que sa hâte à refermer le jeu

Et puis, cet Atlas, que Debord a soudain repéré sur la carte de ses opposants résolus, sera encore évoqué, dans sa Correspondance, à la date du 5 novembre 1986. Quelques jours auparavant, Atlas avait interrompu une émission télévisée, où Bernard Tapie «motivait» en direct de futurs managers dans un Palais (mais seulement du Heysel…), et lui avait demandé pourquoi son livre du moment, Gagner, s’ouvrait sur une phrase, telle quelle mais non créditée, de La Société du spectacle – l’homme d’affaires racontera plus tard qu’il s’était retenu de lâcher sur lui ses chiens de garde surpris… Ce qui inspire (?) au Commandeur ce seul commentaire (pour le coup véritablement radical, comme s’il fallait littéralement s’en débarrasser d’un intrus particulièrement insistant, voire d’une sorte de parasite) : «Qu’il soit, lui (Atlas), assassiné «en direct», je lui accorderais de bon cœur cette dernière volonté, si c’est la sienne » : au lieu d’esquisser le moindre début de réponse à la remarquable coïncidence relevée par le quidam…

Et puis, il est parfaitement idiot, pour qui connaît Jean-Louis Lippert, qui signe parfois sous le nom d’Anatole Atlas, d’insinuer, comme le fait Debord, que «on a toujours tort de se révolter».

Il y a quelques semaines, on apprenait la mort de Malcolm MacLaren. Un biais bien utile pour commencer à explorer quelques aspects du mythe de Debord et de l’IS…

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