Le léopard sans ses taches (5)

Malcolm Maclaren s’est inspiré ouvertement, pour son grand dessein, des pratiques des Enragés de Nanterre, qui sabotaient les cours à l’Université et qu’on retrouvera dans le Mouvement du 22 mars, groupe phare des événements de mai 68 (plus tard, certains de leurs membres rejoindront l’IS). On lit, dans sa biographie, qu’il «prônait le détournement, une stratégie situationniste consistant dans le renversement de l’ordre esthétique par la réutilisation des slogans, des images publicitaires ou des compagnes de marketing (voire des films de propagande chinois), pour créer une nouvelle œuvre» – dans son cas, le groupe punk séminal, les Sex Pistols.

Mac Laren était un épigone de l’Internationale Situationniste, mais aussi un homme d’affaires avisé et un grand manieur de concepts à recycler : «Nous voulions construire une situation où les gosses seraient moins désireux d’acheter des disques que de prendre la parole » : tel était le programme que, sur le moment, il a pour l’essentiel respecté. Comme l’écrit l’historien Greil Marcus, dans son livre Lipstick Traces, sous-titré Une histoire secrète du vingtième siècle (celle d’une filiation directe qu’il voit entre dada, l’IS et le mouvement punk), pour MacLaren, «la jeunesse était une attitude. Pour les jeunes, tout découlait du rock, ou était régi par lui, ou était validé par lui. Dans la mesure où la jeunesse ressentait dans sa chair (et peut-être davantage encore dans l’Angleterre de 1977, où ses perspectives étaient nulles : en quoi le No Future,  slogan archétypal, était bien en phase avec son époque), la contradiction entre ce que la vie promettait et ce qu’elle offrait en définitive, la révolte de la jeunesse était une clef de la révolte sociale. Et si l’on pouvait faire la preuve que le rock du milieu des années 70, qui trouvait sa justification idéologique en tant qu’exception dominante à la monotonie sociale, était devenu simplement le plus brillant rouage de l’ordre établi, alors une démystification du rock pouvait conduire à une démystification de la vie sociale». MacLaren, en tant que manager des Pistols, a greffé, sur cette démystification par la révolte montée en épingle, quelques techniques de sabotage et de court-circuitage du marché, anticipant (et escomptant bien) que, au final, celui-ci allait inonder ses relais et ses réseaux de cette nouvelle imagerie (disques, vêtements, graphisme, etc) et de cette offre culturelle inédite.

C’est à quoi s’est employé MacLaren : faire table rase d’un genre hypertrophié (le rock du milieu des années 70) par ses boursouflures et sa suffisance mêmes, opérer à partir d’un noyau très restreint d’individus résolus, accumuler les provocations jusqu’à l’outrage pour bousculer et faire exploser tous les critères du goût et des convenances, faire en sorte que le nihilisme de la révolte adolescente se constitue pour une fois en mouvement, éphémère et voué à l’autodestruction, et accélérant encore, toutes sirènes hurlantes et toutes guitares stridentes, dans sa course vers l’abîme. Il fallait donc retrouver l’esprit originel du rock, sans graisse, dénudé jusqu’à l’os et aux textes hurlés sans concessions – bref, joué délibérément mal, fort et vite : comme l’avouait Pete Shelley, guitariste des Buzzcocks, «on s’imaginait que c’était interdit par la loi de jouer si vite et si mal». Sur ce «cadavre pourrissant», Mac Laren a imposé «un nouvel ensemble de signes visuels et verbaux, opaques et révélateurs à la fois» (Marcus), volontairement dérisoires  (tiens, au fait, «Pourquoi l’épingle à nourrice ? », s’interrogeait un autre observateur. « Simple : une épingle à nourrice, ce n’est rien, et c’est justement cette capacité de s’approprier le rien, le vide, qui fait la marque de la révolution punk»), mais objets destinés à devenir des fétiches qui défient le temps.

Ici et là, dans cette courte description, j’ai semé quelques indices sur la teneur du mythe de l’IS, et de Debord en particulier : entre autres celui d’un groupe d’hommes très peu nombreux, réunis autour de quelques tables de cafés dans le Paris du début des années 50, et qui, des chemins à la fois très tortueux et absolument directs, auraient, deux ou trois décennies plus tard,  tout changé et, en somme, inventé une autre lecture du monde, désormais partagée par le plus grand nombre – même si la plupart l’ignorent…

Il est temps désormais de s’approcher de la statue elle-même.

II. Statut de Commandeur.

«Le léopard meurt avec ses taches», écrit Guy Debord en conclusion de son Panégyrique de 1989, ajoutant : «et je ne me suis jamais proposé, ni me suis cru capable, de m’améliorer». Lisant ce genre de formules, qui fourmillent dans ses livres, il faut reconnaître qu’il y a là, à l’œuvre, chez Debord, un tour de force bien particulier.

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