Le léopard sans ses taches (6)

Car il faut bien saisir que, par de tels jugements qui n’appartiennent qu’à lui, Debord cherche avant tout à parfaire son portrait – déniant du reste à qui que ce soit de même songer à en tracer un de son côté, déclarant par exemple (je ne garantis pas la citation exacte, mais c’est sans importance, puisque la substance en est toujours identiquement la même) : «Quel besoin a-t-on de «faire un portrait» de moi ? N’ai-je pas fait moi-même, dans mes écrits, le meilleur portrait que l’on pourrait jamais en faire, si le portrait en question pouvait avoir la plus petite utilité ?» Certes.

Simultanément, ce portrait qu’il trace de lui a une fonction capitale : à savoir, de montrer un personnage absolument singulier et pleinement conscient, dès le premier instant, de son absolue maîtrise, et déterminé, dès le début, à imprimer sa marque sur l’époque. Pour ce faire, il va jusqu’à mettre en avant des défauts qui, très opportunément, ne peuvent être, eux aussi, que singuliers : ce qui, par un renversement calculé à cette fin, abonde encore dans son sens si spécial. On se trouve devant quelqu’un capable d’écrire, avec des variantes, cette sorte de considérations : «Je ne dis pas que d’autres n’auraient pas pu aboutir à de meilleurs résultats ; mais qui m’auraient sans doute moins bien convenu. L’IS a d’ailleurs peut-être plus gagné à certains de mes incroyables défauts qu’à plusieurs de mes qualités assez courantes». Il n’y a là aucun accès soudain et surprenant de modestie : on a bien compris que, tout au contraire, de «meilleurs résultats » n’auraient été tout au plus que malvenus, sinon suspects, si Debord n’avait pas dirigé en personne la fine équipe qui les aurait atteints.

Bien entendu, les zélateurs du maître prendront la chose à l’envers, puisque l’enjeu majeur, pour eux, aurait été rencontré au-delà de toute mesure. Qui d’autre pourrait sérieusement affirmer que «j’ai vécu partout, sauf parmi les intellectuels de cette époque. C’est naturellement parce que je les méprise ; et qui donc, connaissant leurs œuvres complètes, s’en étonnera ?» ; sans parler du public, composé de «ceux qui ont laissé faire de toute leur vie n’importe quoi», et qui, à ce titre, «mérite moins que tout autre d’être ménagé». Tel est, en résumé, le défi que Debord a prétendu à lui seul incarner, et qui lui fait écrire encore, sans craindre d’être démenti : «De prime abord, j’ai trouvé bon de m’adonner au renversement de la société, et j’ai agi en conséquence. Et je n’ai pas, comme les autres, changé d’avis une ou plusieurs fois, avec le changement des temps ; ce sont plutôt les temps qui ont changé selon mes avis». Jusqu’à ce que son fonds, archives et manuscrits réunis, convoité par une université américaine, devienne, par la grâce d’un avis paru le 12 février 2009 au Journal Officiel de la République Française, un «trésor national», pour la conservation duquel il fallait opposer un «refus au certificat d’exportation demandé».

Et justement, quelle est la nature de ce défi ?

Partons, pour cette fois, d’une citation de Borges, dans l’une de ses Enquêtes (La pudeur de l’histoire) : «Le soupçon m’est venu que l’histoire, la véritable histoire, est plus pudique, et que ses dates essentielles peuvent aussi demeurer longtemps secrètes ». Depuis quelques décennies, du reste, cette «histoire souterraine» (qu’évoque aussi Greil Marcus, mentionné dans l’épisode précédent), qui aurait travaillé la société contemporaine sans qu’elle s’en rende compte – ou, plus prosaïquement, sans qu’elle veuille en parler – est de mieux en mieux acceptée par la chronique des temps présents, intégrant et imprégnant (sans toutefois s’y substituer) l’histoire officielle, mais sans plus pouvoir se détacher de celle-ci.

Mais, comme toujours, Debord va plus loin : « Pour justifier aussi peu que ce soit l’ignominie complète de ce que cette époque aura écrit ou filmé, il faudrait un jour pouvoir prétendre qu’il n’y a eu littéralement rien d’autre, et par là même que rien d’autre, on ne sait trop pourquoi, n’était possible. Eh bien ! Cette excuse embarrassée, à moi seul, je suffirai à l’anéantir par l’exemple », proclame-t-il dans son film In girum imus nocte et consumimur igni. Dans son Panégyrique (le titre, d’emblée, dit beaucoup de ses intentions), il déclare, à propos de l’histoire de son temps, qu’il assimile en somme à la sienne : « Je crois que (…), sur l’histoire que je vais maintenant exposer, on devra s’en tenir là. Car personne, pendant bien longtemps, n’aura l’audace de démontrer, sur n’importe quel aspect des choses, le contraire de ce que j’en aurai dit ; soit que l’on trouvât le moindre élément inexact dans les faits, soit que l’on pût soutenir un autre point de vue à leur propos ». Ce qui ne l’empêche nullement d’écrire ailleurs (au début de ses Commentaires sur la société du spectacle de 1988), cette fois à l’occasion d’un complément dans l’analyse de son livre de 1967 : «Certains éléments seront volontairement omis ; et le plan devra rester assez peu clair. On pourra y rencontrer, comme la signature même de l’époque, quelques leurres. A condition d’intercaler çà et là plusieurs autres pages, le sens total peut apparaître ».

C’est là qu’est l’hypnose que mentionnait Jacqueline Risset en parlant d’autre chose – et à quoi je donne ici un sens tout différent : dans la capacité qu’a Debord à faire admirer son dispositif en y répandant volontairement des zones de mystère («Ayant ainsi, écrit-il au début des mêmes Commentaires, à tenir compte de lecteurs très attentifs et diversement influents (…), je dois surtout prendre garde à ne pas trop instruire n’importe qui»). Comme si, pour faire approuver son discours, il lui faudrait en retirer délibérément certains mots.

Posts récents

Voir tout

NOUVEAU SITE

Cela fait de longues années que ce blog n’a pas été mis à jour. Non que ce soit une obligation ; mais là, vraiment, il était temps. Il n’y aura plus de nouveaux articles sur ce site. Je vous invite à