Le léopard sans ses taches (7)

(Sans compter – autre forme d’hypnose déjà évoquée et sur laquelle il faudra revenir – que le mouvement de sacralisation auquel Debord s’est voué avec une remarquable ténacité, a été en somme poursuivi et élargi après sa disparition par d’autres, qui ont eu ainsi le sentiment de renforcer à leur tour le mythe, déjà solide, de l’IS et de son principal représentant – et, d’une certaine manière inconsciente, d’y avoir participé. Ce mouvement se déploie à partir d’un binôme : d’un côté, sur le plan de l’histoire des idées : «Je me flatte d’être un très rare exemple contemporain (écrit-il dès 1979) de quelqu’un qui a écrit sans être tout de suite démenti par l’événement, et je ne veux pas dire démenti cent fois ou mille fois, mais pas une seule fois. Je ne doute pas que la confirmation que rencontrent toutes mes thèses ne doive continuer jusqu’à la fin du siècle, et même au-delà» ; de l’autre côté, sur le plan de l’histoire personnelle, à confondre avec la précédente : «Je ne pense à me plaindre de rien, et certainement pas de la manière dont j’ai pu vivre. Je veux d’autant moins en dissimuler les traces que je les sais exemplaires», renchérit-il dans son dernier livre non posthume, Cette mauvaise réputation. Telles sont les deux extrémités du spectre qu’il délimite : et entre lesquelles il marquera son territoire – qui ne peut, le connaissant, être que celui de la totalité, et qui sera, à ce titre, le seul où il livrera l’assaut….) Mais, au fond, qui est exactement ce Debord ? N’exagère-t-on pas quelque peu son importance en tant que penseur, théoricien ou stratège ? Tout cela n’est-il pas d’un autre temps ? Le lit-on ? Qu’a-t-il prétendu en ce monde ? Comment expliquer que des esprits, pourtant réputés intelligents et peu suspects de complaisance, l’ont suivi jusqu’à l’idolâtrie ? Mais aussi, par quel sortilège ce qu’il annonçait comme inéluctable («Sous chaque résultat et sous chaque projet d’un présent malheureux et ridicule, on voit s’inscrire le Mané, Thécel, Pharès (tracé, en lettres de flamme, par une main sur le mur d’un rempart, lors du festin de Balthazar, fait rapporté dans Le livre de Daniel) qui annonce la chute immanquable des cités d’illusion. Les jours de cette société sont comptés ; ses raisons et ses mérites ont été pesés, et trouvés légers ; ses habitants se sont divisés en deux partis, dont l’un veut qu’elle disparaisse», également en 1979) ne s’est produit nulle part ? Ma conclusion, à ce stade, c’est qu’il y a surtout chez Debord une rare capacité à convaincre l’autre de son auto-conviction. A toutes ces désagréables questions, Debord (et ses inconditionnels) a préventivement répliqué par deux contre-feux. D’abord, il souligne lui-même, à de nombreuses reprises, ses «prétentions démesurées», se jugeant (cette fois de concert avec les autres membres de l’IS, avant qu’il ne la saborde en 1972) «complètement mégalomanes » : mais d’une mégalomanie qui ne saurait se contenter des pauvres récompenses de la réussite selon les critères de la société dominante. Lui, veut abattre celle-ci et la remplacer par une société sans classes, «ne reconnaissant en-dehors d’elle aucune autorité ni propriété, plaçant sa volonté au-dessus des lois et de toutes les spécialisations», et dont le programme, pour commencer, est « d’abolir la séparation des individus, l’économie marchande, l’Etat», préalable absolu à l’entrée dans la vie historique : c’est le seul travail auquel il dit avoir jamais consenti. En même temps, il est assez naturel que cette société, qu’elle considère cette menace comme réelle ou pas, ne saurait trouver bon celui qui se présente comme son ennemi déclaré : et les petits maîtres qu’elle forme à sa main dans les universités, détenteurs d’un « petit stock de connaissances abîmées », ne sauraient évidemment que, sinon maintenir le silence à son propos, du moins ne l’évoquer que par de vagues références au milieu d’un monceau de banalités plus rassurantes. De sorte que Debord a vu dans ce traitement une occasion de plus de s’affranchir du jugement commun – basé sur l’ignorance et l’absence de pensée – et de se déclarer littéralement « au-dessus de toutes les lois du genre » ; et, assimilant plutôt que s’appuyant sur une remarque de Swift, de conclure « que ce n’est pas une mince satisfaction pour moi, que de présenter un ouvrage au-dessus de toute critique» – peu importe au demeurant, que celle-ci soit élogieuse ou hostile. Si, à m’en tenir à l’hypothèse de Borges, il peut être risqué de donner des dates, on peut tout de même tenter d’établir une chronologie de cette singulière histoire secrète.

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