Le léopard sans ses taches, 8

Sur une affiche, placardée aux murs de l’Université de Strasbourg en 1966, dans les bulles détournant une vignette de bande dessinée où deux cow-boys cheminent côte à côte, on pouvait lire ce spirituel échange :

– De quoi t’occupes-tu exactement ?

– De réification.

– Je vois, c’est un travail très sérieux, avec de gros livres et beaucoup de papiers sur une grande table.

– Non, je me promène. Essentiellement, je me promène.

L’affiche annonçait la publication de la brochure De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel et de quelques moyens pour y remédier, sous l’égide d’une A.F.G.E.S. (Association Fédérative Générale des Etudiants de Strasbourg), dont quelques étudiants avaient pris le contrôle et, surtout, dont ils avaient décrété un usage plus concret – c’est-à-dire tout bonnement de la liquider. Remarquable coïncidence, cette prise de contrôle inattendue leur octroyait brusquement les moyens financiers de parvenir plus rapidement à cette abolition. Le scandale de Strasbourg (c’est-à-dire l’opération entière : prise de contrôle par quelques individus déterminés à  dissoudre cette officine corporatiste, appel à l’IS pour « faire quelque chose » avec l’argent, écriture de la brochure par quelques membres de l’IS et des étudiants, distribution à brûle-pourpoint aux autorités académiques lors de la rentrée universitaire, diffusion tous azimuts du pamphlet par l’édition pirate de nombreux pays), sera l’un de ces moments privilégiés où une pratique subversive propre à un groupe annonce un changement dans les pratiques culturelles d’une époque, à laquelle elles donneront son la.

A cet égard, les attendus le l’ordonnance de référé rendue le 13 décembre 1966 par le Tribunal de Grande Instance de Strasbourg avaient bien mesuré cette nouvelle tendance. Après avoir versé dans un paternalisme déplacé, en écrivant que « il suffit en effet de lire ces publications dont les défendeurs sont les auteurs, pour constater que ces cinq étudiants à peine sortis de l’adolescence, sans aucune expérience, le cerveau encombré de théories philosophiques, sociales, politiques et économiques mal digérées, et ne sachant comment dissiper leur morne ennui quotidien, émettent la vaine, orgueilleuse et dérisoire prétention de porter des jugements définitifs sur leurs condisciples, leurs professeurs, Dieu, les religions, le clergé, les gouvernements et les systèmes politiques et sociaux du monde entier », les juges confirment qu’ils ont pourtant bien lu et saisi la teneur et même les enjeux de la brochure, en ajoutant que « rejetant toute morale et toute entrave légale, vont cyniquement jusqu’à prôner le vol, la destruction des études, la suppression du travail, la subversion totale et la révolution mondiale prolétarienne sans retour possible pour « jouir sans entrave »…

En même temps, tout, dans ce bref dialogue entre aventuriers de la dialectique à cheval, comme dans les circonstances de toute l’opération, se veut absolument et rigoureusement à part. Il faut en rapprocher ce que, dans le même ordre d’idées, Debord écrivit ultérieurement : « La formule pour renverser le monde, nous ne l’avons pas cherchée dans les livres, mais en errant » : bref, peut-être pas tout à fait comme en se promenant, mais sans toutefois s’enfermer des dizaines d’années dans les bibliothèques – comme Marx avait pu le faire chaque jour à la British Library de Londres, pour élaborer son Capital. Et pour se faire encore mieux comprendre, Debord précisera : « Ce que nous avions compris, nous ne sommes pas allé le dire à la télévision. Nous n’avons pas aspiré aux subsides de la recherche scientifique, ni aux éloges des intellectuels de journaux. Nous avons porté de l’huile là où était le feu ».

C’est par de telles formules qu’un mythe fondateur s’instaurera et parviendra jusqu’à nous, voulant que quelques personnes, se réunissant dans des cafés dans le Paris du début des années 50, ont changé complètement toutes les données existantes, comme toutes les perspectives qui pouvaient s’en dégager…

Mais, à l’heure où, entre autres initiatives du même tonneau, un éditeur britannique, pour lancer un essai sur Debord, met en vente en édition limitée une figurine en 3D de celui-ci ( qu’on peut même gagner en répondant à un quiz, assez pointu au demeurant), on peut lire ce mythe autrement, par exemple en commençant par ce jugement d’André Breton, dans le Second Manifeste du Surréalisme de 1929 : « Rimbaud est coupable devant nous d’avoir permis, de ne pas avoir rendu tout à fait impossibles certaines interprétations déshonorantes de sa pensée, genre Claudel ».

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(Sans compter – autre forme d’hypnose déjà évoquée et sur laquelle il faudra revenir – que le mouvement de sacralisation auquel Debord s’est voué avec une remarquable ténacité, a été en somme poursuiv