Le livre d’une vie

Le Chagrin, Lionel Duroy, Julliard, Paris, 2010, 548 pages, 21 €


Lionel Duroy peut arrêter d’écrire des romans et se contenter de faire (très bien) des bouquins pour d’autres, activité qui l’occupe depuis de nombreuses années – Nana Mouskouri, Jean-Marie Bigard, Sylvie Vartan, Mireille Darc ou Ingrid Betancourt, c’est lui. Avec Le Chagrin, il signe en effet LE livre de sa vie. Dans les deux sens du terme puisque c’est sa propre vie qui sert de matière à cet aboutissement de deux décennies d’écriture empreinte d’autobiographie (mais pas d’autofictionnelle, ce sont d’abord de vrais romans avec leur part d’imaginaire). Comment, à partir d’un cas éminemment singulier, l’auteur de Je voudrais descendre, Trois couple en quête d’orage ou d’Un jour je te tuerai parvient-il à nous concerner à ce point? Répondre à cette question revient à tenter de percer le mystère de l’art romanesque. En 1990, à 41 ans, Lionel Duroy, qui vient de mettre un terme à son activité de journaliste (notamment à Libération), publie son premier roman, Priez pour nous (devenu en 1994 un film de Jean-Pierre Vergne). Revenir sur son enfance à ce moment-là de son existence, c’est pour lui une question de survie, il deviendrait fou, probablement, s’il ne le faisait pas. Il veut, par l’écriture, «tuer» sa mère qui leur a fait tant de mal, à lui et à ses neuf frères et sœurs, les négligeant, les enfermant dans une «cloche de bêtise». Tout en méprisant ouvertement son mari impuissant à lui offrir la vie mondaine à laquelle elle aspire, ne cessant de le rabaisser. Le néo-romancier pense ainsi rallier à lui son importante fratrie. C’est tout le contraire qui se passe: il se les met sérieusement à dos, ses frères, y compris celui dont il était le plus proche, voulant même lui «casser la gueule» à l’enterrement de leur père quelques années plus tard. Il en souffre, ses enfants aussi qui ne voient plus leurs cousins, il se sépare de sa femme, mais il enfoncera encore le clou en 1996 avec Mon premier jour de bonheur dont le cadre est Roubaix. Sur tout cela, il revient longuement dans Le Chagrin. Mais lorsqu’il en parle, le livre touche presque à sa fin déjà, il ne reste qu’une centaine de pages sur les 550. Car, pour comprendre pourquoi il a été obligé d’écrire ce livre et pourquoi, une fois écrit, il ne pouvait pas ne pas le publier, au prix d’une rupture familiale irréversible, il lui fallait tout reprendre depuis le début, avant même sa naissance en 1949, et suivre le fil de son existence chaotique.

Tout commence en 1944, aux prémisses d’une histoire d’amour entre deux jeunes Bordelais issus de familles ultra-catholiques et conservatrices, pétainistes, proche de l’extrême-droite raciste et antisémite et, pendant la Guerre d’Algérie, des généraux de l’OAS (et donc viscéralement antigaullistes). Elle est la fille d’un négociant de vins et spiritueux, lui, le rejeton d’une famille noble (des barons) mais quelques peu désargentée. Le couple et leurs premiers enfants s’installent en Tunisie, à Bizerte, où naît en 1949 William, le narrateur de ce récit et double de l’auteur. Rapidement, la famille regagne la métropole et c’est à Paris que Toto, le père (le seul dont le prénom est inchangé), va chercher du travail. La tribu s’installe dans un grand appartement à Neuilly d’où, faute de payer le loyer, Toto multipliant les petits boulots sans suite, elle finit par être expulsée. Direction une HLM de banlieue, pour un court séjour, promet l’optimiste et bonimenteur pater familias – «on va se débrouiller avec les moyens du bord», aime-t-il répéter-, amoureux de sa femme jusqu’à la soumission. Un temps déscolarisés faute d’argent, ce qu’ignore leur mère recluse dans leur appartement bientôt sans gaz ni électricité où elle s’occupe des plus petits, William et l’un de ses frères accompagnent leur père dans ses déplacements, sagement assis dans la voiture ou abandonnés plusieurs heures sur un banc. La famille sera aussi expulsée de leur maison de vacances – impayée – et logera deux ou trois semaines dans un hôtel de passe. Quand William finit par retourner en classe, il a pris tellement de retard qu’il a le sentiment d’être «devenu étranger à [sa] propre langue». C’est par la moto que l’adolescent va progressivement s’émanciper, tout en découvrant grâce à son professeur de français des écrivains anciens et contemporains qui lui offrent «de brefs moments d’illumination». Ses virées entre copains à travers la France lui donnent le goût d’aller voir ailleurs. Ce sera l’Afrique du Nord (à vélo), l’Ethiopie, le continent américain parcouru du bout en bout avec sa première femme. Les récits de ses voyages sont autant de pages étrangement émouvantes, d’une puissance émotionnelle difficilement contenue. Devenu journaliste, Lionel Duroy se rend notamment en Algérie après le tremblement de terre de 1980, meurtri par le sort de ces «bicots» vomis par ses parents. Et c’est lors d’un séjour en Nouvelle-Calédonie qu’il trouve matière à un ouvrage paru en 1988. Le Chagrin se prolonge jusqu’aux premières pages du Cahier du Turin, roman publié en 2003 où il relate sa rencontre avec Blandine qui partage sa vie depuis le début des années 1990 et avec qui il a eu deux autres enfants. Et se referme sur ces lignes: «J’étais bien placé pour savoir combien les livres peuvent être destructeurs, et cependant je ne connaissais pas de plus sûr moyen de garder auprès de soi ceux que nous aimons le plus.» A travers chacun de ses romans, Lionel Duroy n’a de cesse de relire, sous de multiples facettes, son histoire familiale en la mêlant régulièrement à son présent d’écrivain. L’écriture semble être pour lui à la fois une peine, presqu’une douleur, et une profonde libération. Il ya une forme d’urgence dans ses livres, presqu’une question de vie ou de mort. Dans Le Chagrin, il raconte d’ailleurs la crise qu’il a connue en cours de route, lorsqu’il découvre qu’enfant en Tunisie, il a été «abandonné» par sa mère partie soigner en France son jeune frère atteint du choléra. Pendant plusieurs semaines, il ne peut plus écrire, souffrant jusqu’à avoir «envie de mourir», allant s’enfermer quelques semaines dans une chambre d’hôtel puis dans l’appartement vide d’un ami, avant d’aller voir un psychiatre. Ces quelques pages qui viennent rompre le récit, l’enrichissent d’une épaisseur inattendue tout en permettant de comprendre pourquoi l’écriture de Lionel Duroy est à ce point habitée.