Le mal-être de la gauche italienne

Ces dimanche 28 et lundi 29 mars 2010, les électeurs italiens seront appelés à renouveler leurs assemblées régionales et à élire, au suffrage direct, le président de chacune des vingt régions italiennes.

A quelques jours du scrutin, les sondages prédisent une large victoire de la coalition de centre-gauche. La majorité elle-même semble résignée à la défaite, la plupart de ses leaders déclarant qu’emporter la mise dans quatre à cinq régions serait déjà considéré comme un succès. Nous pensons toutefois que même en cas de victoire écrasante, les forces d’opposition commettraient une grave erreur en faisant preuve de triomphalisme.

Tout d’abord, pour des raisons inhérentes au scrutin lui-même. Il s’agira en effet d’une élection intermédiaire entre deux votes nationaux. Et, par voie de conséquence, de la seule possibilité pour l’électeur de faire entendre sa voix depuis l’élection législative de mai 2008. Or, la tradition italienne veut que jamais une majorité en charge ne gagne une élection intermédiaire.

Par ailleurs, si les partis de centre-gauche s’avèrent d’excellents gestionnaires au niveau local, ils peinent à s’affirmer comme force d’alternative crédible au niveau national. La raison nous semble résider dans l’absence d’une ligne politique intelligible, clairement identifiable par l’électeur. Autrement dit, la lacune principale de la gauche réside avant tout dans son déficit identitaire. A partir du moment où le projet politique n’est plus de construire un modèle socio-économique alternatif au capitalisme, que propose-t-on à l’électeur ? Pour le dire plus trivialement, quelle offre politique place-t-on sur le marché ? En quoi les forces de centre-gauche se distinguent-elles réellement du centre-droit sur des sujets aussi importants que la fiscalité, l’emploi, la redistribution par l’impôt, la sauvegarde et les modes de gestion des services publics, la réforme des pensions, le rapport à l’Eglise ? Se proclamer sociaux-démocrates est-il, en soi, un projet suffisamment intelligible ? Aucune droite européenne moderne ne prétend plus aujourd’hui vouloir abolir la régulation étatique. Pas une droite européenne ne rechigne  désormais à tresser les louanges d’une répartition des richesses équilibrée. En France, Nicolas Sarkozy est un exemple criant de cette redistribution des doctrines.

Le problème de la gauche italienne, et plus largement de la gauche européenne, est donc un problème de construction de sens. Alors que les forces politiques dites de droite adhèrent   par essence aux valeurs capitalistes, l’électeur a l’impression que la gauche a épousé ces mêmes valeurs un peu comme dans le cadre d’un mariage forcé, sans vraiment les aimer, se disant qu’à force de vivre ensemble elle finira bien, tôt ou tard, par éprouver des sentiments à leurs égard. Une sorte d’union contrainte et forcée sans projet commun. Mais aussi sans le courage nécessaire pour plier bagages et tracer sa propre route.

Les difficultés récurrentes du Parti Démocrate italien  au cours des dernières années témoignent à l’envi de cette problématique. Né de la fusion des Démocrates de gauche et des catholiques de la Margherita, on y retrouve des représentants des trois mouvements historiques de la politique italienne : le Parti communiste, la Démocratie chrétienne et le Parti socialiste. Comment, sur ces bases hétéroclites, voire mêmes contradictoires sur certains thèmes de société et de politique économique,  construire une plateforme idéologique commune, porteuse de sens ?

On peut également se poser la question suivante : Comment, sans plateforme idéologique commune, sans être porteur d’un projet commun, trancher le nœud délicat des alliances ?   Arithmétiquement, la gauche seule ne peut accéder au pouvoir national. Elle doit donc inévitablement passer par des alliances. Mais avec qui ? Doit-elle regarder vers le Centre libéral et catholique de Pier Ferdinando Casini ? Vers le très médiatique mais peu gérable Antonio Di Pietro ? Vers une extrême gauche se revendiquant d’un trotskysme aujourd’hui encore orthodoxe ? Une fois de plus, seule une réponse intelligible à la carence identitaire permettra de définir une stratégie électorale efficace. En clair : Voici mon projet et voici l’allié idéologiquement compatible qui m’aidera à le mener à bien.

Enfin, de la définition d’une ligne idéologique identifiable, de la définition d’une stratégie d’alliances cohérente dépendra la gestion d’un autre dossier épineux : la définition de la nature de l’opposition à M. Berlusconi. Car depuis l’arrivée du Cavaliere sur la scène politique transalpine, la gauche a constamment alterné entre l’affrontement et la stratégie douce. Sans jamais trancher. Le Parti démocrate compte en son sein un grand nombre de partisans d’une politique de barrage systématique aux manquements démocratiques de Silvio Berlusconi. Le problème est que, dans les rangs du même Parti démocrate, nombreux sont aussi les cadres souhaitant éviter à tout prix la diabolisation du premier ministre. Ces tergiversations sur l’attitude à adopter face à l’ « anomalie Berlusconi » ont fini par empêché la gauche italienne de légiférer sur le monopole médiatique de ce dernier lorsqu’elle était au pouvoir, renforçant ainsi la confusion au sein de son électorat.

Dans ces conditions, si les sondages se confirment, la gauche se trouvera ce dimanche, tout comme la gauche française, au cœur d’une victoire qu’elle a fort peu contribué à forger. Pour défaire durablement M. Berlusconi et, plus encore, le berlusconisme, elle ne pourra faire l’économie d’un projet politique qui soit visible et compréhensible par tous. A défaut, elle continuera d’apparaître comme une force virtuelle, un agrégat de courants purement latent, incapable d’offrir à l’électeur la possibilité d’une identification à un espace commun. A un sens commun. Il en va de sa raison d’être.

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