le monde aux mains des fous, des cyniques et des impuissants


Dans la cultissime scène du Dictateur, Charlie Chaplin, dans son rôle de Hinkel, rêve sur la promesse que lui a faite son ministre de la guerre : devenir dieu et César, pour devenir le dictateur du monde entier. Il jongle ensuite avec la mappemonde, qui n’est plus entre ses mains qu’un ballon léger et soumis. Jusqu’à ce que la baudruche éclate entre les doigts de Hinkel et laisse ce dernier désespéré…


Hitler ne visait pas la domination du monde ; l’Europe lui aurait suffi (avec, bien entendu, les empires coloniaux de ceux qu’il aurait défaits). En grossissant le trait, Charlie Chaplin ne fait que pousser le raisonnement logique jusqu’au bout : le pouvoir cherche toujours plus de pouvoir, la richesse plus de richesse, la folie plus de folie. Car si la raison a besoin de logique, la logique peut rapidement devenir irraisonnable.

Qui n’a jamais été confronté au discours d’un « fou » ? D’un paranoïaque ? D’un complotiste ? D’un illuminé ? Si l’on se laisse prendre, si l’on accepte les prémisses d’un syllogisme même insensé, il peut devenir difficile, voire impossible, de ne pas se laisser emporter par une logique démente, potentiellement criminelle. Je ne crois pas, comme a voulu l’expliquer Hannah Arendt, que le mal soit « banal » ou ordinaire : mais il y a des enchaînements (dans tous les sens du terme) logiques qui conduisent au mal et qui deviennent tout-puissants et incontrôlables. Alors, les fruits d’un travail acharné et long peuvent être anéantis en peu de temps, comme pourraient l’être les droits acquis par tel ou tel groupe humain (les femmes, les homosexuels, etc.) si la société se laissait aspirer dans la spirale d’une logique dictatoriale. Si Rome n’a pas été construite en un jour, il n’a pas fallu longtemps pour la détruire.

Dans ma dernière chronique, je pointais les risques de voir triompher une forme ou l’autre de dictature : celle de César ou celle des représentants autoproclamés d’un dieu absent et silencieux. Les dictatures peuvent être une forme organisée du chaos, un chaos orchestré préalablement pour détruire l’ordre démocratique et se présenter ensuite en sauveur, avec la certitude de recueillir l’assentiment d’une majorité épuisée, car l’humain déteste le chaos. Et si nous ne sommes pas encore (pas partout) en dictature, le désordre s’étend, sous l’action concertée d’une poignée de dirigeants insensés, lesquels agissent impunément grâce à l’impuissance déconcertante des autres.


La folie trumpienne

Dans un récent blog, Bruno Colmant s’interroge sur la situation américaine : « Trump et le parti républicain arrachent les écorces d’un ordre social pour révéler et irriter le penchant obscur des hommes à la prédation. Ceci peut conduire à une hystérie collective d’autant plus plausible que les États-Unis s’alignent toujours dans le combat d’un ennemi, réel ou imaginé (il suffit de penser à légende des armes de destruction massive irakiennes). La question est donc de savoir quel sera l’aboutissement de la présidence de Trump. Car une fois que tout l’actif social et fiscal aura été soldé et que la prospérité américaine devra s’acquérir au détriment d’autres nations, que se passera-t-il ? Quand Wall Street aura terminé d’anticiper des réformes qui finiront par s’atténuer, comment les marchés financiers réagiront-ils ? Et quand tout cela sera consommé, aurons-nous la guerre ? ». Outre les liens que l’administration Trump entretient avec des mouvements ultra-conservateurs et religieux américains, dont certains pourraient dégénérer en cette secte des « Fils de Jacob » qui prend le pouvoir dans La servante écarlate, outre la défense des thèses créationnistes au sein de son équipe, la logique de Trump est celle d’un fou qui joue avec la mappemonde mais qui, à la différence de Hinkel, ne pleurera pas lorsqu’elle explosera. Sa façon d’exacerber les tensions avec la Corée du Nord, ou de souffler sur les braises du conflit israélo-palestinien en décidant d’installer l’ambassade US à Jérusalem ; sa proposition pour « régler » les tueries dans les écoles (armer les professeurs) ; ses sautes d’humeur, ses incompétences, ses revirements… Trump est dangereux parce qu’il est le président de la plus grande puissance militaire et économique du monde. Bien sûr, on peut rétorquer qu’il y a de nombreux garde-fous aux É.-U. et que son bilan, après un an de règne, est plutôt léger (en termes de réalisations de promesses, pas en termes de dégâts) ; mais Bruno Colmant a sans doute raison d’anticiper des dommages plus profonds que cette absence de politique risque de susciter à moyen terme, puisque c’est sur cette base que l’économie américaine (et donc mondiale) se développe aujourd’hui.


Les autres fous

Et puis, Trump n’est pas tout seul. Le nombre de dirigeants que l’on pourrait qualifier de fous dangereux ne fait que croître. Dans tous les cas, ou peu s’en faut, on retrouve l’association diabolique de la folie et de la théocratie. Poutine, tsar à vie du nouvel empire russe, s’appuie sur les forces rétrogrades religieuses pour consolider son pouvoir, en jouant sur les sentiments homophobes et nationalistes.

Kim Jong-un peut paraître moins fou, au final, que Trump : on dira qu’il ne fait que défendre son régime en installant l’équilibre nucléaire. C’est oublier combien cet équilibre nucléaire est sans doute la pire folie que l’humanité ait jamais développée. C’est oublier aussi le caractère totalement délirant de son régime et la manière répugnante dont ce tyran élimine ses « opposants » – lesquels, en fait d’opposition, n’ont souvent eu que le tort de déplaire.

En Turquie, Erdogan combine la dictature politique et la théocratie. Il dépense des fortunes – près de deux milliards de dollars – pour mettre en place « une génération pieuse », et les organes de propagande religieuse du pouvoir turc n’hésitent pas à défendre les thèses les plus grotesques, comme celle d’une terre plate ou de l’usage, par Noé et ses fils, d’un téléphone portable pour communiquer entre eux.


Les impuissants

Ce qui aggrave la situation, c’est l’impuissance de ceux qui ont su garder leur raison (au moins en partie). L’Europe est incapable d’exister politiquement dans les crises du Moyen-Orient ou d’Afrique ; si elle a contribué à en allumer certaines, elle est aujourd’hui impuissante à les éteindre, alors que c’est la seule solution pour mettre un terme au drame des réfugiés. Cette impuissance repose essentiellement sur l’incapacité à construire une Europe qui parlerait d’une seule voix et qui aurait réussi à mettre en place des politiques sociales, fiscales et militaires communes. Comment espérer que nous pourrons peser dans la résolution de tels conflits, ou face aux délires de Trump, quand chaque pays, de son côté, va défendre ses intérêts particuliers ? Les É.-U. le savent parfaitement, et sans doute peut-on raisonnablement penser, sans verser dans la théorie du complot, qu’il y a eu un sérieux coup de pouce à la mise en œuvre de processus qui déstabilisent l’Europe aujourd’hui, à commencer par le Brexit.

Une illustration de cette impuissance pour cause de dispersion et de jeu égoïste est la visite de notre premier ministre en Russie. On imagine les blagues de Poutine auprès de ses proches, sur le thème : « La Belgique, combien de divisions ? » C’est vrai qu’en fait de divisions, nous nous y connaissons…


Et pendant ce temps-là…

Pendant ce temps-là, les cyniques, ni fous ni impuissants, contribuent encore plus que les autres à la destruction du monde. Bachar el-Assad détient sans doute la palme, qui depuis huit ans assassine son peuple et reste au pouvoir. Demain sans doute, Berlusconi et ses amis d’extrême droite reviendront au pouvoir en Italie. Orban joue toujours au croisé pur et droit, endossant le rôle sacré de défense d’une chimérique « Europe blanche et chrétienne ». La Pologne bafoue l’État de droit et sait pertinemment qu’elle ne sera jamais sanctionnée.

Hamlet le pleure : « La vie n’est qu’une ombre errante ; un pauvre acteur qui se pavane et s’agite une heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus ; c’est une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. » Ces dirigeants, fous, cyniques ou impuissants, ne sont peut-être que de pauvres acteurs qui seront bientôt passés ; mais quand ce sont eux qui racontent l’histoire du monde, dans le bruit et la fureur qu’ils répandent, la vie de leurs administré.e.s n’est même plus une ombre errante. Quand l’obscurité et l’obscurantisme envahissent tout, les ombres disparaissent avant même d’exister.


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