Le monde comme il s’en va, 52

Quel besoin a-t-on de savoir qui se dissimule sous le pseudonyme d’Elena Ferrante, la romancière italienne, ou de tout autre artiste qui userait de ce moyen ? Ce n’est pas l’opinion d’un Claudio Gatti, journaliste d’investigation au quotidien Il Sole 24 oro, qui, après une enquête qu’on imagine fouillée, a rendu publiques ses conclusions. Pour ce faire, il n’a pas relu les livres, mais, beaucoup plus simplement, consulté des données immobilières et fiscales dont il a pu déduire que l’auteur, si c’est bien lui ou elle, a acquis un appartement de sept pièces à Rome et une maison de campagne en Toscane, précisément au moment où les tirages de ses livres et de leurs traductions lui ont assuré des revenus considérables, incompatibles avec les ressources d’une simple traductrice, qu’il affirme avoir reconnu derrière le nom de papier de Ferrante. Bref, la classe intégrale…

Pour se justifier, Gatti évoque le fait que l’écrivain est un « personnage public », que ses propres lecteurs veulent « en savoir plus » et que ce nom d’emprunt constituait en somme un défi qu’un journaliste digne de ce nom se devait de relever. En guise de commentaire, Erri De Luca énonce cette évidence qu’ il serait plus judicieux pour un reporter de traquer les propriétés des fraudeurs que celles des écrivains. Gatti se dit surpris par cette levée de boucliers, et va jusqu’à insinuer qu’elle est le reflet d’une jalousie des milieux culturels, incapables selon lui d’apprécier ce qu’il a découvert par ses propres méthodes de journaliste d’investigation dans un quotidien économique – quoique le nom de la traductrice ou de son mari étaient apparus quelques fois parmi les hypothèses.

C’est ici qu’il faut recadrer les choses, et que les chemins se séparent. Qui qu’il ou qu’elle soit, Ferrante a déclaré (par mail uniquement), au début de son activité littéraire, que son choix d’écrire sous un pseudonyme avait été dictée par la volonté de se soustraire aux rituels de promotion des livres et à la gestion d’une « image d’auteur » en rapport direct avec ces obligations. Eh bien, c’est ce droit que Gatti récuse et bafoue. Pour lui, personne ne peut se soustraire (se soustraire, vous rigolez ?..) aux obligations qu’il définit lui-même, au nom de son droit auto-proclamé et de sa propre perception du « public ».

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