Le nouveau prophète


Mesurera-t-on assez le courage qu’il a fallu à Avraham Burg pour écrire ce livre à contre-courant de la pensée dominante en Israël ? Le courage de dire des vérités qui ont fait bondir, à commencer par celle-ci : Israël ne se définit plus qu’en fonction de la Shoah. Ce faisant, ce pays, auquel Burg appartient et au sein duquel il a exercé des responsabilités de premier plan, est en train non seulement de sombrer dans un nationalisme étriqué et criminel, mais aussi (et peut-être surtout) de pervertir ce qui, pour Burg et quelques autres dont je suis, est l’essence du judaïsme. Les prophètes n’ont pas manqué au judaïsme, à des époques difficiles. Ils étaient là pour dénoncer et proposer. Depuis plus de deux mille ans, il n’y en a plus eu. La tâche de Burg n’en est que plus ardue. D’abord parce que toute critique d’Israël peut être récupérée par ses ennemis, et qu’un ancien président de la Knesset ne peut en aucun cas être qualifié de traître. Mais Burg s’inscrit dans une tradition talmudique pour laquelle la contradiction et l’avis divergent doivent trouver leur place. Autrement dit, un judaïsme ouvert, tolérant, fondé sur l’universalisme et non sur le sectarisme, le dolorisme et la prétention à un monopole de la souffrance. Évidemment, Burg ne dit pas que la politique actuelle d’Israël à l’encontre des Palestiniens et une politique nazie. Cette accusation est ridicule. Par contre, il pointe les ressemblances très fortes entre son pays et l’Allemagne du second Reich. Celle qui, à l’instar d’ailleurs d’une Europe atteinte, à des degrés divers, des mêmes maux, allait permettre la mise en place d’une mentalité raciste et nationaliste sur laquelle la propagande nazie n’aura pas de mal à développer ses théories et sa pratique. Burg dénonce l’idée d’élection du peuple juif mais sans renoncer à l’idée fondamentale de responsabilité. La responsabilité d’Israël est de couper le cordon victimaliste avec la Shoah et de défendre toutes les victimes du monde. Plutôt que d’envoyer chaque année les jeunes Israéliens sur les lieux de la Shoah, les envoyer avec des jeunes Arabes sur les traces européennes du dialogue des cultures, à commencer par l’Espagne, celle de la cohabitation orchestrée par l’Islam d’alors, puis l’Allemagne où, pendant des siècles, Juifs et Chrétiens se sont unis pour le meilleurs. Puis les lieux de la haine. Pour revenir en Israël et en Palestine, réfléchir sur les chemins de la paix. Naïf ? Certainement pas. Exigeant, lucide et courageux. Surtout, responsable. Et les Israéliens ne sont pas les seuls à pouvoir tirer de ce livre des leçons essentiels.

(Burg Avraham, “Vaincre Hitler. Pour un judaïsme plus humaniste et universaliste”. Paris : Fayard, 24 €)

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