Le passé en avant

Il est vain de vouloir réécrire le passé. Il a la vie devant lui. Car plus les faits s’éloignent de nous et plus ils s’ancrent, fossilisés non pas dans nos malléables mémoires, mais dans la terre dure et impitoyable de l’Histoire où l’on creuse les tombeaux. Il était vain pour la ministre de la Santé de donner à croire qu’en faisant le contraire de ce qu’elle avait prôné contre toute raison au début de la prétendue pandémie de grippe, elle avait suivi une stratégie mûrement réfléchie. Après avoir voulu tout régenter, après s’être laissée intoxiquer par les experts et abusée par les labos, elle peinait malgré son aplomb à réécrire l’histoire. Quant à sa façon d’accepter aujourd’hui l’aide des généralistes après s’être battue des semaines pour ne pas faire appel à eux contre toute évidence, il n’y avait qu’une absurdité accompagnée d’un mépris affiché pour le corps médical qui n’oublierait pas ses manières de si tôt. Les mots n’y changeraient rien : la crise de la grippe resterait comme un modèle de ce qu’il ne fallait pas faire. Réécrire l’Histoire, il y avait des professionnels dans cet art. Et parmi eux, Jospin, le petit pépère des peuples, qui aurait donc passé le dernier tiers de sa vie à tenter de remodeler ses quelques années au pouvoir. Il appelait cela de façon plaisante « un retour vers le passé ». C’était toujours mieux qu’un retour vers son futur. Quel mal se donnait-il pas pour justifier sa défaite à la présidentielle de 2002 et son nouvel abandon de la vie politique, tout aussi faux que les précédents, mais meurtrier, celui-là pour ses amis ! Quel mal se donnait-il pas pour faire passer son mensonge fondateur Non, je ne suis pas trotskyste. Il est vrai qu’il avait été élevé par un maître en matière de mensonge qui avait d’ailleurs fini par l’abandonner. Bref, contrôler son image tant qu’on était aux affaires était possible. Mais quand on n’y était plus, façonner son image future, « historique », était la plus naïve des vanités. « Votre rôle est fini, allez à la place qui est la vôtre dans les poubelles de l’Histoire », pour citer son camarade Trotski. En fait, l’austère qui se marre ne rigolait plus, ce qu’il voulait, c’était entendre enfin un éloge funèbre digne de lui. Il n’avait oublié qu’un seul détail : il fallait mourir pour ça. Et encore, ce n’était jamais sûr. Il fallait, dans l’annonce de la mort une brutalité, et dans sa survenue comme une injustice. Séguin, victime d’une crise cardiaque à 66 ans dans l’hermine de Premier président de la cour des comptes, en donnait un exemple saisissant. Sa mort le révéla en un jour plus important pour le peuple que son destin politique ne le laissait augurer. L’homme de la synthèse impossible entre la droite et la gauche avait prouvé que le ciment de l’honnêteté passionnée ne suffit pas seul à souder un pays ni à fondre la statue d’un sauveur. Surtout quand elle est portée par un caractère trop entier pour être digéré par les estomacs délicats. Réduit de son vivant aux Comptes de la nation par un destin contraire, son trépas obligeait à écouter de nouveau sa voix et ses mots. En tout cas, la République lui offrait mort ce qu’il n’avait jamais eu ni peut-être souhaité vif : la reconnaissance de la Nation. Incompréhensible et habituelle injustice des peuples et surtout des politiques entre eux. Mais il ne fallait pas beaucoup d’oreille pour entendre dans le froid glacial des Invalides et comme en surimpression des discours compassés et des tambours de la garde, le rire formidable et inoubliable de Philippe Séguin adressé à ceux qui tenteraient de réécrire l’Histoire.

#LionelJospin #PhilippeSeguin

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