Le poids des mots, le choc des faits


On reproche souvent aux intellectuels et aux artistes qui prennent part au débat public et abordent des questions politiques (au sens large) de se « payer de mots » et de ne pas agir. C’est oublier que les mots sont notre outil et le discours, le lieu de notre action. Par contre, lorsque les responsables politiques réduisent leur action au discours, ou lorsque le discours devient la clé de leur stratégie politique, on s’en émeut moins.


Donald Tusk l’a annoncé : le sommet européen consacré au Brexit devait être celui « de la dernière chance ». Formule devenue rituelle, incantatoire : le sommet, la réunion « de la dernière chance ». Nous connaissons la suite : cette dernière chance débouchera sur une autre dernière chance. « Dernier » ne veut plus rien dire ;cela participe du processus de dramatisation sans lequel il semble qu’il ne peut plus y avoir de négociation. La politique est un spectacle et les femmes et hommes politiques sont des acteurs perpétuellement sur scène, jouant un rôle dont le texte est tissé de clichés et de formules toutes faites. Les mots prononcés ont peu d’importance ; on sait que le verbal compte peu dans la persuasion politique.


Emmanuel Macron « crépusculaire »

La dernière allocution du Président Macron est un bel exemple de cette vacuité signifiante. On a déjà beaucoup glosé sur l’atmosphère solennelle et sombre de cette vidéo : lumière tamisée, ton de voix tragique, avec ouverture sur un drame véritable (les inondations dans l’Aude et leurs victimes), jusqu’à un texte imprimé où l’on voit de manière très ostentatoire les nombreuses ratures qui donnent une touche d’authenticité. Macron a annoncé… qu’il n’a pas grand-chose à annoncer, sinon un remaniement ministériel. « Pas de tournant ni de changement de cap » ; et suivent les grands poncifs : « Je vous mentirais en disant que ce sera facile » et rien n’ira mieux si nous ne sommes pas tous soudés. L’union fait la force, maxime belgo-universelle. « Cela ne se fera pas en un jour ».


Puis il joue sur deux tragédies annoncées. D’abord, l’écologie : « il ne s’agit ni de dénoncer une tragédie, ni de rester dans l’immobilisme, mais de prendre des décisions profondes, inédites ». On oublie que Nicolas Hulot a démissionné parce que ce gouvernement, comme tous les autres, est incapable de prendre des mesures fortes et nécessaires, requises dans l’urgence. Incapable parce que cela conduirait à des bouleversements socio-économiques qu’aucun élu (un élu étant désormais toujours en campagne électorale) n’est prêt à assumer.


« Faire preuve de pédagogie »

Un autre classique de cette langue politique pervertie est cette affirmation, entendue dans la bouche de responsables de toutes les tendances : pour faire passer des réformes impopulaires, il faut « faire preuve de pédagogie ». Sous-entendu : les gens sont des imbéciles s’ils ne comprennent pas tout de suite le bien-fondé de l’action politique, mais on leur fera comprendre que c’est pour leur bien. S’ils votent mal pour un référendum, on n’en tiendra pas compte ou on réorganisera le référendum, jusqu’à ce que la réponse obtenue corresponde à celle que le gouvernement attendait. Cela ne s’appelle plus un référendum, mais un examen.


Quand Chastel invite ses candidats à « faire preuve de pédagogie » sur la question de la migration et de l’asile, il est dans la même logique, comme tous les politiques qui invoquent cette pédagogie : les électeurs sont des imbéciles mais notre politique est la bonne ; il faut, d’une manière ou d’une autre, leur faire rentrer dans le crâne que nous avons raison et qu’ils ont tort. Se réfugier derrière la pédagogie, en l’occurrence, est l’argument de celles et ceux qui ne veulent absolument pas remettre en cause leur pratique et leurs choix.

Cette petite phrase traduit parfaitement l’opinion des gouvernants à l’égard de leurs électeurs : des utilités dont on s’occupe au moment des élections, mais qui ne doivent pas se mêler d’affaires publiques entre les élections. On voit la méfiance avec laquelle les démarches de type G1000 sont reçues ; à contrecœur, certains consentent à envisager la possibilité de peut-être réfléchir aux moyens d’introduire une petite dose de démocratie directe… Et en attendant, on « fera preuve de pédagogie ». Sauf pour les riches qui, selon Emmanuel Macron, « n’ont pas besoin de président » parce qu’ils sont intelligents et capables, eux, de se gouverner… C’est oublier que les très riches ont encore besoin de quelques présidents marionnettes pour donner une illusion de légalité à leur voracité.


Phénomène récent ?

L’outrance et la vacuité verbales sont omniprésentes aujourd’hui, et dans tous les camps. Lorsque l’on parle de « prise d’otages » pendant les grèves, on cherche avant tout à criminaliser les mouvements syndicaux ; quand on évoque les « privilèges » de tel groupe de salariés ou, pire, des chômeurs et des bénéficiaires d’allocations sociales, on remet en cause sournoisement les fondements de la solidarité autant que les décennies d’actions sociales et syndicales qui ont permis d’obtenir non pas des « privilèges » mais des droits.

On retrouve particulièrement ces excès verbaux dans la « crise des migrants » – j’en ai déjà souvent parlé – : « l’appel d’air », le « grand remplacement »… tous ces délires verbaux qui n’ont d’autre but que d’effrayer pour justifier une politique toujours plus sécuritaire, en totale contradiction avec les faits : les causes réelles des migrations, la réalité de ces gens, les chiffres exagérés. Je renvoie à l’excellente interview d’un vrai spécialiste de la question, François Héran, ancien directeur de l’Institut national d’études démographiques et professeur au Collège de France, chaire « Migrations et sociétés ».


Aucun camp n’est à l’abri : les outrances de Jean-Luc Mélenchon, en particulier à la suite des perquisitions qui ont eu lieu chez lui, en sont une autre illustration : « Il s’agit d’une persécution politique. Elle est sans précédent dans notre pays. Unique en Europe. Mais je pronostique qu’elle ouvre un cycle qui est venu d’Outre-Atlantique et qui va bientôt généraliser la criminalisation de l’opposition politique comme c’est déjà le cas pour l’action syndicale ou écologique. Elle est destinée à nous détruire psychologiquement et politiquement, comme personnes et comme organisation. Notre devoir individuel et collectif est de résister par l’action politique à une offensive politique. »


Mais cela ne date pas d’hier. Michel Onfray relève dans un de ses derniers livres, Décadences, cet extrait du discours du maréchal Pétain, le 25 juin 1940 : « « Ce n’est pas moi qui vous bernerai par des paroles trompeuses. Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal. » Et Onfray de commenter : « Qui a berné qui ? La gauche, le socialisme, le communisme, les radicaux-socialistes, le Front populaire, ont selon lui berné le peuple. Quels sont les mensonges qui ont fait tant de mal ? Les discours de cette gauche : travailler moins longtemps dans la journée et dans une vie, disposer d’un temps de repos pour prendre des vacances ou des congés, accéder plus rapidement à la retraite, augmenter les salaires, attribuer des allocations de chômage, élargir le droit syndical, nationaliser un pan de l’économie française, porter la scolarité obligatoire jusqu’à l’âge de quatorze ans, promouvoir l’éducation populaire, démocratiser les musées, supprimer l’incapacité civile des femmes, nommer trois femmes dans le gouvernement, possibilité pour elles de servir dans l’armée française. »


Discréditer l’adversaire : l’arme du mensonge

Pétain ne parlait pas de fake newsmais son discours retransmis par les ondes répond en partie à celui de De Gaulle et, plus généralement, de tous ceux qui s’opposent au projet collaborationniste dont le vieux militaire entend être l’incarnation. De Trump à Charles Michel, en passant par Salvini, Orban et tous les tenants de cette nouvelle droite décomplexée et plus ou moins extrême, on discrédite l’adversaire en mettant en cause la justesse de ses propos. Le climatoscepticisme, le relativisme exacerbé qui nourrit tous les révisionnismes et négationnismes… tout ce qui contribue à miner les fondements de notre démocratie.


Rétablir la vérité : les faits

En tant que romancier, je peux accepter l’idée que la vérité n’est jamais qu’une histoire à laquelle on choisit de croire, même si la multiplicité d’histoires racontant la même chose établit au final une vérité plus crédible que d’autres. Cependant, en politique, en économie, en sciences, il y a des faits qui imposent leur vérité, et ceux qui manipulent à leur profit les notions de fake news cherchent inlassablement à les contester, même quand ils sont scientifiquement incontestables. Cela ne vaut pas seulement pour les créationnistes, qui continuent à croire (et à enseigner) que le monde a été créé par Dieu en 6 jours, il y a quelques dizaines de milliers d’années. Discréditer la science, pour ces apprentis dictateurs, c’est aplanir les sentiers des régimes autoritaires et antidémocratiques qu’ils rêvent d’instaurer.


Non seulement, on ne peut nier que le VIH est l’agent responsable du SIDA – la négation de ce fait par certains responsables politiques a causé des milliers de cas de séropositivité – et qu’au-delà de 42° de température corporelle, le décès est pratiquement inévitable, ou que la terre est ronde et tourne autour du soleil, ou que les températures relevées ces dernières années n’ont jamais été aussi élevées depuis que les relevés existent ; mais on doit aussi rappeler d’autres faits démontrés : la migration est démographiquement nécessaire et rapporte aux pays de destination (même Michel père l’affirme). Tout comme la dégradation constante des services et des infrastructures publiques, ou les écarts salariaux sans cesse croissant, qui contribuent à la déstabilisation de la société démocratique.


Et outre les faits, il est capital de rétablir le sens des mots, de respecter la parole de ses adversaires et de respecter les citoyennes et citoyens, en particulier leur capacité à comprendre les décisions politiques et à les juger.


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