Le pouvoir et son cinéma

Le Royaume d’Italie naît au printemps 1861, connaît un mode de gouvernement libéral, puis fasciste de 1922 à 1943. Il s’éteint en 1946 avec la proclamation, par referendum, de la République italienne. Depuis lors, d’un point de vue institutionnel, juridique, l’Italie n’a plus connu de changement de régime, du moins formellement. Néanmoins, l’analyse politique situe une césure, un moment de basculement essentiel au sein même de ces soixante années d’existence républicaine. Ce moment de basculement intervient dans le courant des années 1992-1994, il est consécutif à l’opération Mains propres et se caractérise par le déclin de la particratie des années 1946-1992. S’il n’est pas porteur d’un changement formel de régime, ce basculement, qui coïncide avec l’avènement du berlusconisme, est donc constitutif d’un nouveau mode de gouvernement. Comment le qualifier ? On peut tour à tour évoquer une démocratie médiatique, un populisme moderne mâtiné de délinquance étatique en col blanc, un nouveau type de caudillisme, un cannibalisme d’état à l’européenne, un état para-mafieux. Pour qui suit de près l’actualité politique italienne, aucune de ces définitions ne paraît complètement hors propos, outrancière.

Naturellement, toute tentative sérieuse de classification doit avant tout se fonder sur la détermination préalable d’un certain nombre de critères rigoureux, qui seront ensuite confrontés empiriquement au fonctionnement quotidien du régime, du mode de gouvernement analysé. Là n’est pas notre propos du jour. Tentons plutôt d’apporter une modeste contribution aux recherches qui ne manqueront pas d’être menées, dans les années à venir, par les politologues de tous bords. Prenons ainsi, au titre d’exemple, le rapport du pouvoir berlusconien à la culture. Lorsque l’on sait l’impact que peut avoir, dans ses différentes facettes, la production culturelle sur le processus de formation de l’opinion publique, il est inutile de préciser que la relation pouvoir-culture est fondamentale dans l’appréciation de la nature d’un régime ou d’un mode de gouvernement. L’actualité récente nous fournit un cas pratique. Il y a moins d’une semaine prenait fin la soixante-septième édition du Festival International du Cinéma de Venise, le plus ancien et l’un des plus prestigieux festivals de la planète. Cette édition était présidée par un cinéaste de renom, apprécié de la critique et du public, le réalisateur américain Quentin Tarantino, auteur, notamment, de Pulp Fiction et de Kill Bill. Un des traits de cette édition était la présence massive, parmi les concurrents en compétition, de dix-neuf réalisateurs italiens, record historique qui avait fortement réjoui les autorités politiques.

Mais, car il y a un mais, ne voilà-t-il pas qu’au moment de déterminer le lauréat du prestigieux Lion d’Or, le jury de la Mostradécide d’éclipser les metteurs en scène transalpins au profit de la réalisatrice américaine Sofia Coppola, pour son film Somewhere. Et c’est précisément à ce moment que tombèrent les masques : trop c’est trop, se dit à lui-même le Ministre de la Culture Sandro Bondi, qui connaît autant le cinéma qu’un chardonneret la musique classique. Dès le lendemain de la remise des prix, il accorde un entretien pour mettre les choses au point et, par la même occasion, livrer sa vision de la culture. Il déclare deux choses. La première est qu’il n’a vu aucun des films en compétition sur la Lagune, ce qui ne l’empêche pas d’être en désaccord avec le palmarès. La seconde est la suivante : « Puisque le Festival de Venise est subsidié en grande partie par des fonds publics, dit-il, j’entends avoir mon mot à dire dans le choix du jury et de son président. » Il ajoute : « Quentin Tarantino est l’expression d’une culture élitiste, snob et relativiste, ce qui l’a conduit à négliger des talents émergents qui sont sous les yeux de tous. » Autrement dit les réalisateurs transalpins.

Que dire ? Passons sous silence le fait qu’un festival de cette envergure n’a pas pour vocation de privilégier le produit local, la gaudriole de folklore, il s’adresse par essence à un public d’avertis, ouvert aux productions internationales, à un public de connaisseurs, de cinéphiles. Il en va ainsi aux quatre coins de la planète. De même, renonçons à expliquer au sieur Bondi que Tarantino est un admirateur revendiqué, notamment, de Sergio Leone, ainsi que d’autres cinéastes à vocation populaire. Le qualifier d’élitiste n’a donc, en l’occurrence, aucun sens. Mais au-delà des lacunes intellectuelles de M. Bondi, ses déclarations ont une portée politique d’une extrême gravité. Elles témoignent en effet de manière explicite du rapport du gouvernement de M. Berlusconi à la culture. Et ce rapport est entièrement résumé par la menace ouverte du Ministre de la Culture : Je paye, donc je choisis le jury, et dès lors le type de cinéma qui doit être primé, un cinéma qui colle à ma vision des choses, aux valeurs que je veux véhiculer.

Avec une telle manière de faire, plus besoin d’œuvres de propagandes criardes, susceptibles (mais pour combien de temps encore ?) de provoquer des réactions outrées. La censure veut ici se faire en douceur, subtilement. Pour paraphraser Vaclav Havel, il s’agit d’un mandat d’arrêt préalable contre tout ce qui est intrinsèquement libre, contre tout ce qui est autre. Contre tout ce qui peut véhiculer une image décalée, différenciée de la culture de masse berlusconienne. Si le propos est grave, c’est aussi parce que l’objectif est annoncé au grand jour. Il est revendiqué : Neutraliser la culture, l’antidote naturel de la manipulation sociale. Rappelons que l’empire berlusconien finance aujourd’hui la presque totalité des productions cinématographiques italiennes. Que l’univers télévisuel, dans son écrasante majorité, est entre ses mains. Qu’il en va de même pour la presse, pour l’édition littéraire, pour les régies de publicité. Le processus d’abêtissement des masses poursuit donc sa route, lentement mais puissamment, tel un fleuve que rien ne peut dévier de son cours, sans que cela ne provoque de réaction. Ou alors l’absence de cette indignation que l’on s’attendrait à trouver dans une démocratie occidentale digne de ce nom témoigne-t-elle d’ores et déjà de l’aboutissement d’un tel processus ?

En somme, et pour en revenir à notre propos de départ, comment les chercheurs de demain définiront-ils un pouvoir qui s’est échiné à affaiblir la capacité de réaction de ses administrés par la mise sous tutelle de la culture ? Et, de ce fait, l’état spirituel et moral de la collectivité qu’il était censé gouverner ? Comment qualifieront-ils un pouvoir pour qui l’art consistait à célébrer une joyeuse et tranquille médiocrité de masse ? Pour qui la seule vertu fertile était la stérilité intellectuelle ?  Qui sait ?

#Berlusconi #Cinéma #Mostra

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