Le rêve trahi des résistantes

Si nous ne le faisons pas maintenant, quand le ferons-nous ?

Cette question est le point de départ d’une importante manifestation pour la dignité organisée par des dizaines de milliers de femmes italiennes. Étudiantes, ouvrières, paysannes, intellectuelles, ménagères, pensionnées, toutes se sentent profondément meurtries. Humiliées. Indignées par l’image dégradée de la femme qui ressort du dernier scandale érotico-politique en date impliquant Silvio Berlusconi et un certain nombre de prostituées issues du monde du spectacle. La manifestation aura lieu ce dimanche 13 février dans les rues des principales villes d’Italie. En guise de soutien au mouvement, nous avons décidé de traduire et de publier dans les Nouvelles d’Italie l’appel lancé par la réalisatrice Liliana Cavani* sous le titre « Le rêve trahi des résistantes ». Le voici :

Quand j’ai réalisé le documentaire « La femme dans la Résistance » (1965), en interviewant un certain nombre de résistantes, j’ai été surprise de découvrir que toutes avaient combattu physiquement pour un monde qui permette aussi l’émancipation de la femme.

C’étaient des paysannes, des ouvrières, des intellectuelles (je me souviens d’Ada Gobetti) et toutes, avec leurs mots propres, me dirent qu’elles avaient risqué leurs vies pour une « palingenèse sociale » qui prévoyait la reconnaissance de la parité homme-femme. Une survivante de Dachau et une autre d’Auschwitz avouèrent que, durant la guerre, elles étaient convaincues que leur sacrifice aurait contribué à secouer ce qui était alors la vieille culture. Et, de fait, les femmes obtinrent après la guerre le droit de vote (en Suède, elles l’avaient obtenu 40 ans plus tôt). Mais la vraie révolution culturelle que les femmes antifascistes espéraient n’arriva jamais, pas même avec les évènements de soixante-huit.

Du reste, l’histoire de la femme italienne compte parmi les moins émancipée du monde occidental. Ce qui me surprend le plus est que cette absence d’émancipation survienne dans un pays qui voue un culte important à la Vierge Marie, une jeune femme qui vécut il y a deux mille ans et qui, avec son FIAT, a entrepris l’aventure culturelle et spirituelle la plus risquée que l’on puisse imaginer.

Ce qui influe le plus sur nos habitudes, aujourd’hui, ce sont les médias, en particulier la télévision et le cinéma. Et, selon moi, ces médias orchestrent en grande partie, consciemment ou non, la Régression qui frappe notre pays. La fameuse phrase « la femme est assise sur sa richesse » est propagée  dans tout son contenu par les programmes télévisés et par le cinéma le plus populaire. Elle signifie que la femme ne peut rien obtenir par sa seule cervelle, aucun mandat dans un conseil d’administration, aucune fonction qui requiert compétence et intelligence.

Comment cela est-il possible dans un pays qui, proportionnellement, passe pour le plus chrétien d’Europe, qui n’a jamais connu de gouvernement communiste (au sens matérialiste du terme), dont l’école consacre de nombreuses heures de cours à l’enseignement de la religion ? Le fait est que c’est arrivé, et, en grande partie, à cause de cette culture du mâle dominant qui a habité les vingt années de règne fasciste, qui a été transmise à nos pères par leurs propres pères – culture selon laquelle la femme est avant toute chose un objet de plaisir. Objet qui se prend ou s’achète. Objet de vantardise. Et l’homme est un homme avant tout s’il se « fait » des femmes – gratuitement ou en payant. De son côté, la femme est une femme avant tout si elle considère la séduction comme étant le moyen le plus direct pour être prise en considération et pour faire carrière.

Cette culture du mâle dominant d’inspiration fasciste, renforcée par une tradition paternaliste vieille de plusieurs millénaires, est devenue notre culture contemporaine. En vertu de cette culture, nous ne devons pas nous étonner que la personne occupant les plus hautes fonctions du gouvernement pense essentiellement à son bon plaisir.

Quelle chance il a ! s’exclamait récemment l’invité d’un plateau de télévision.

Pourtant, l’Italie n’est pas un lointain pays perdu au fin fond du globe. Nous sommes un pays parfaitement inséré dans la culture occidentale et qui, depuis la Révolution française, n’a cessé d’exiger de ses gouvernants qu’ils adoptent des comportements vertueux et dignes, en harmonie avec ce que les Etats attendent de leurs administrés.

Parmi ces comportements, parmi ces valeurs figure le respect pour la dignité de la femme.

Dans un Occident de culture laïque, la tradition a valeur de Politique. Et une culture laïque implique une égalité de droits entre l’homme et la femme. Par voie de conséquence, s’il est inconcevable qu’un citoyen entretienne pour son plaisir, légalement et au grand jour, un harem, cela est encore moins concevable dans le chef de la plus haute charge gouvernementale du pays.

Le fait que la cote de popularité de notre premier ministre continue d’être aussi élevée est le signe incontestable de notre Régression. Nous connaissons aujourd’hui un véritable délit de Progrès. Le mouvement des femmes démocrates a trouvé, en vue de sa manifestation du 13 février prochain, le juste slogan : Je reprends mon avenir.

Un avenir dont la marche a été interrompue.

* Liliana Cavani est une réalisatrice de cinéma et de télévision. Elle a réalisé de nombreux documentaires politiques, notamment L’histoire du Troisième Reich et La femme dans la Résistance. Elle également dirigé des acteurs du calibre de Marcello Mastroianni, Burt Lancaster, Mickey Rourke, John Malkovitch ou encore Claudia Cardinale.

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