Le retour de l’ermite (I)

Le retour de Gabriele De Rossi, dit l’Ermite, eut lieu un jeudi, jour de marché et de moite confusion dans les ruelles de Linaro.

Ce matin-là, Donna Lucia, grand-mère dudit Ermite et femme entièrement recroquevillée sur ses obscurités intérieures, quitta son lit peu après l’aube. Ce qu’elle fit en premier lieu fut d’aller ouvrir la fenêtre de sa chambre sur le chapelet de villages agrippés à flanc de montagne. Il n’était pas encore six heures, la lumière dorée teintait les sommets et les pics de reflets mauves qui tempéraient le scintillement des oliviers en contrebas. Moins d’une heure plus tard, elle prit place sur le vieux banc de bois accoté à la façade de sa maison, considéra la lame bleue de l’horizon d’un regard fatigué, immobile, pareil à celui d’un vieux peau-rouge. Et comme chaque matin depuis qu’elle vivait seule dans cette maison de briques jaunes qui marquait le point d’entrée du village, elle demeura assise de longues heures à l’ombre d’un figuier, un chapelet enroulés entre ses longs doigts calleux, sans jamais se détourner du cours de ses pensées.

Puis une silhouette émergea en amont de la route, d’abord lointaine et flottante dans la vapeur de l’asphalte, titubante, déguenillée, hirsute au fur et à mesure qu’elle approchait. Le soleil et les montagnes semblaient se compresser, rapetisser, se retirer, déclara par la suite Donna Lucia, comme pour se mettre provisoirement hors du temps, saluer ce qui était et n’aurait pas dû être. « Ce n’est qu’après, quand il est arrivé à hauteur de la colline que j’ai commencé à avoir un doute, dit-elle. Je me suis d’abord dit que ce n’était pas possible, qu’à force d’attendre mon imagination avait fini par me jouer des tours : ça ne pouvait pas être lui. Mais quand j’ai vu sa barbe, ou plutôt quand j’ai vu qu’il n’en avait que sur une seule joue, alors là oui, j’ai compris que c’était mon Gabriele qui revenait à la vie. »

La nouvelle se propagea dans les ruelles de Linaro à la vitesse de l’éclair et partout on ne parlait plus que du retour de Gabriele. Mais c’est à la mairie qu’elle fit le plus de bruit.

– L’Ermite ? De retour ? s’écria Don Ignazio. Mais ce n’est pas possible, il n’y a même pas un mois qu’on a déclaré sa « mort présumée » !

Monsieur le maire s’adressait à la grosse Rosina, dame de ménage et maîtresse à titre héréditaire du premier citoyen.

– C’est comme je vous le dis, fit cette dernière, l’Ermite est de retour.

Elle avait la tête et les avant-bras enfouis entre les rayonnages de la bibliothèque. Elle passait l’encaustique.

– Et je peux vous dire qu’au village, tout le monde ne parle plus que de ça. C’est Donna Lucia qui l’a vu arriver ce matin, à l’aube.

La pièce avait pris des allures d’étuve. Comme il suait à grosses gouttes, le maire ôta ses lunettes et les désembua à l’aide d’un mouchoir prélevé dans le creux de sa manche.

– Elle a dit qu’elle l’a reconnu à sa barbe, reprit Rosina.

– A sa barbe ?

Lorsqu’il replaça ses lunettes sur le bout de son nez, Rosina avait cessé d’agiter ses bras flasques et spongieux entre les rayonnages de la bibliothèque. Elle le considérait du coin de l’œil, comme le ferait un bœuf sous le joug.

– Parfaitement, fit-elle, elle l’a reconnu à sa barbe : il paraît qu’il n’en avait que sur une seule joue.

– Sur une seule joue ?

– Oui Monsieur, sur une seule joue.

On était aux premiers jours d’un mois d’août exagérément ensoleillé et Don Ignazio souffrait encore de sinusite. Il préleva un demi citron du tiroir de son bureau, en pressa quelques gouttes dans le creux de sa main. Il approcha celle-ci de ses narines et inspira profondément.

Puis il s’ébroua.

– De la barbe sur une seule joue…, marmotta-t-il. Alors, c’est que c’est bien l’Ermite, il n’y a pas de doute possible.

Et pourtant, plus personne n’avait entendu parler de Gabriele De Rossi depuis cette matinée de mai ’39 où, se refusant de combattre aux cotés des Allemands, il avait déserté le front slovène à bord d’une motocyclette dérobée à un agent de liaison. Une légende fondée sur une poignée de témoignages tenus pour fantaisistes et contradictoires voulait qu’il soit parvenu, au terme de plusieurs mois de marche, à gagner les montagnes de Subiaco et à y vivre, depuis lors, reclus dans une grotte, se nourrissant exclusivement de glands et d’herbes sèches.

Longtemps, le débat électrisa les arcades à palabres, mais pour les tenants de la thèse dite réaliste, parmi lesquels Don Ignazio et le Père Aurelio figuraient en bonne place, un argument majeur dénuait cette légende de tout fondement. L’argument était le suivant : en admettant que l’Ermite ait pu ignorer les conséquences du 8 septembre 1943, à savoir que les alliés étaient devenus des ennemis et les ennemis des alliés, il était théologiquement et politiquement inconcevable qu’un fils de communiste, et par ailleurs communiste lui-même, ait pu survivre aussi longtemps dans de telles conditions.

– Il est donc revenu…, soupira Don Ignazio en tapotant l’accoudoir de son fauteuil à l’aide de ses jointures.

La fumée de souvenirs se fit plus épaisse encore et, déjà, ses sinus avaient repris à le faire souffrir. Il ouvrit les battants de la fenêtre et pencha légèrement sa tête au dehors. Puis il releva le menton et considéra le ciel comme s’il observait un avion s’éloigner au loin.

– Si on n’agit pas très vite, fit-il, ils vont nous en faire un héros national.

Après quoi, il tourna le dos à l’avion imaginaire qui ne cessait de s’éloigner et fixa intensément le tablier flanqué d’une énorme pomme verte de sa dame de ménage (et de compagnie).

– Va chercher mon frère et le Père Aurelio ! Il n’y a pas de temps à perdre !

Bien qu’elle acquiesçât d’un signe de la tête, Rosina demeura figée un long moment sur place. A l’évidence, l’instruction du maire exigeait un temps de digestion plus long qu’à l’accoutumée.

– Qu’est-ce que tu attends pour te décider ? tonna alors Don Ignazio. Je t’ai dit d’aller chercher mon frère et le Père Aurelio, il n’y a pas de temps à perdre.

Il se tenait au milieu de la pièce et suait à grosses gouttes.

– Tu ne comprends pas qu’avec le retour de ce foutu bouffeur de glands, on risque tous notre place ?

A cet instant précis, un frisson d’effroi dévala l’échine de la grosse Rosina.

Au terme du conciliabule que tinrent ce matin-là Monsieur le maire, son frère et le Père Aurelio, il fut décidé d’organiser au plus vite une cérémonie de radiation de la « mort présumée » de Gabriele De Rossi, dit l’Ermite. Ainsi, le Conseil et la paroisse de Linaro demeureraient maîtres de l’évènement.

Moins d’une heure plus tard, Donna Lucia, conviée par Don Ignazio, emprunta la route de la mairie. Il devait être aux alentours de midi et le soleil dardait sur le sifflement des cigales. Elle longea un îlot d’édifices tristes, moroses, aux façades d’un ocre pâle et entre lesquels s’encaissaient avec indécence l’imposante bâtisse du maire, ses fenêtres hautes et sa barrière de fer forgé. En contrebas, sur le versant opposé, on voyait des étendues escarpées de chênes sombres, touffus, des pieds de vigne poudrés à blanc par la pruine, des buis de genêts à l’état sauvage.

A suivre…

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