Le retour de l’ermite (II)

Donna Lucia avait enfilé unique habit du dimanche, un tailleur de lin vert olive, ainsi qu’un chapeau fleuri à bords retournés. Elle fut reçue par Monsieur le maire et son frère, Don Littorio, dans une odeur de cuir équarri et de vieux bois.

– Mes respects, Donna Lucia, fit un Don Ignazio arrondi par la chaleur. Quelle merveilleuse nouvelle, n’est-ce pas ? Vraiment, quelle merveilleuse nouvelle ! Ce matin, quand Rosina me l’a annoncée, je n’en ai pas cru mes oreilles.

Il glissa un bras sous le coude de la vieille dame et l’installa sur une des chaises de velours bleu disposées en arc de cercle autour de la table basse. Après quoi, il prit place à ses côtés.

– Quelle merveilleuse nouvelle, s’exclama-t-il de nouveau, vraiment, quelle merveilleuse nouvelle !

Comme c’était un homme petit et rond, il ancra le plat des mains sur ses genoux afin d’éviter tout mouvement de balancier.

– Qui aurait osé croire une chose pareille ? reprit-il. Vraiment, qui aurait osé ? Un tel miracle, après tout ce temps… C’était inespéré.

Donna Lucia fixait sans mot dire son visage glabre et sans cou, dans lequel s’enfonçaient, au point de disparaître, des yeux rendus minuscules par d’épais verres de lunettes.

– Vraiment, i-nes-pé-ré.

Le maire marqua une pause, puis il poursuivit :

– Et ce n’est pas tous les jours qu’une administration a l’occasion de ressusciter un mort, n’est-ce pas ?

Pour toute réponse, elle couvrit son interlocuteur de mépris en le toisant des pieds à la tête.

– C’est sûr qu’en ce qui vous concerne, vous avez davantage l’habitude d’enterrer les vivants, fit-elle, et les rides de son visage se mirent à ondoyer.

C’est alors que Don Littorio, frère cadet du maire et grand prescripteur d’huile de ricin durant ses années d’avanguardista*, crut opportun d’intervenir.

– Je vous en prie, fit-il. Dans de pareilles circonstances, il me semble que nous pourrions ranger au placard les vieilles rancœurs idéologiques, vous ne pensez pas ?

Le soleil avait envahi la pièce. Donna Lucia regarda le maire puis regarda Don Littorio et, ensuite, par l’interstice qui séparait les deux têtes rondes et huileuses, le portrait de leur défunt père brandissant fièrement un trophée remporté lors d’un concours de soulever-de-mule ; son visage, rougeaud et pathétique, était surmonté d’un fez de laine noire en forme de petite coupole flanqué, au beau milieu du front, d’un faisceau cylindrique et d’une hache argentée.**

– Pourquoi m’avez-vous fait venir, fit la vieille dame ?

Bien qu’à peine audible, sa voix résonnait de fermeté.

– Et bien, comme je viens de vous le dire, amorça Don Ignazio, il s’agit d’un jour historique pour le village tout entier. Gabriele était notre seul soldat porté disparu après le conflit, et nous avons même dû nous résigner, il y a quelques semaines à peine, à déclarer sa « mort présumée ». Ce n’est pas à vous que je dois rappeler ce triste évènement. Mais maintenant qu’il nous est revenu, par la grâce de Dieu, le Conseil se doit de le ramener publiquement à la vie civile.

Alors qu’à ses côtés Don Littorio acquiesçait d’une série de hochements de tête, le maire s’étancha le front par petites pressions successives, comme s’il épongeait l’encre de son signataire à l’aide d’un papier buvard.

– Nous organiserons, dès demain, une cérémonie en l’honneur de son retour, reprit-il, sur le terre-plein de la colline aux bruyères, juste devant chez vous. Naturellement, vous n’avez pas à vous en faire, le Conseil s’occupera de tout.

Don Ignazio essuya la sueur de ses mains à son pantalon et Donna Lucia observa que les poils ayant déserté son crâne poussaient à profusion sur ses doigts.

Elle se remémora alors la joue sans barbe de son fils.

Le lendemain était un vendredi, les cigales sifflaient de plus belle et la télévision locale dépêcha deux caméras pour couvrir l’évènement. La première fut installée devant la façade de briques jaunes de chez Donna Lucia, l’objectif tourné vers l’estrade dressée à l’aide de cageots de laitue. La seconde se trouvait sur un pied à trois branches, latéralement à l’estrade, juste derrière les rangées de chaises paillées et gracieusement fournies par les autorités paroissiales.

– Il s’agit de donner de l’ampleur à la scène, avait dit le journaliste et scénographe local.

La banderole réglementaire de bienvenue utilisée lors du retour des soldats du front avait été déployée entre les deux balcons du premier étage. C’était une bâtisse à l’ancienne, dépourvue de toute notion d’esthétique et de confort, de celle qui vous rappelle chaque jour que la vie est une lutte sans fin. La conception architecturale avait été réduite à sa plus simple expression : six pièces de mêmes dimensions, deux par étage, articulées en inflorescence autour d’un escalier sans rampe et aux larges marches de pierre blanche.

Donna Lucia entendit le tintement des cymbales à l’instant où elle soulevait ses talons pour redresser le portait de Don Gaetano, son défunt mari, suspendu à une cordelette de nylon au dessus de la commode de chêne sombre. Elle se dirigea à l’autre extrémité de la salle de séjour et ouvrit la fenêtre sur un mur de chaleur. Il devait être aux alentours de dix heures et il n’y avait pas la moindre trace d’ombre. A cette heure de la journée, les ruelles étaient désertes, la vallée et les montagnes assoupies. Seul l’ondoiement des crêtes de coq et des faucilles sur les étendues d’herbes sèches donnaient une vague impression de mouvement.

Le cortège, congestionné par l’effort, était fièrement emmené par Don Ignazio, Don Littorio et le Père Aurelio, un petit homme chauve et à la soutane apaisante. Lorsqu’ils furent arrivés à hauteur de chez Donna Lucia, le maire se détacha du reste de la compagnie, une trentaine de villageois à l’air sombre et préoccupé, probablement réquisitionnés de force par les services de la mairie.

– Mes respects, Donna Lucia.

La vieille dame lui rendit son salut d’un signe de la tête.

– Vous permettez ? fit-il.

Il lui passa un bras autour de l’épaule et son sourire se figea dans l’objectif du journaliste local.

– Il est prêt ?

– Il ne s’est pas encore réveillé depuis hier matin, fit Donna Lucia.

Bien qu’il dirigeât la mairie depuis plus de dix ans, Don Ignazio n’était âgé que d’une petite quarantaine d’années ; et si chacun s’accordait à affirmer qu’il en paraissait au moins quinze de plus, c’était principalement à cause des traces malheureuses d’une variole mal soignée.

– Ce n’est pas grave, fit-il, nous commencerons sans lui, l’essentiel est qu’il soit prêt pour la remise de la plaque commémorative.

Puis il gravit les marches de l’estrade blanchie par le soleil, déploya la feuille de papier recouverte de l’encre bleue de son discours et se cambra légèrement, comme s’il s’offrait en pâture à la trentaine de villageois entassés sur leurs chaises comme un amas de pierres ancestrales.

Après quoi, il se lança.

– Linarais, Linaraises, fit-il en déroulant ses plus belles inflexions de baryton, aujourd’hui est un jour historique ! Parfaitement, un jour historique !

Aussitôt, il sua à grosses gouttes. Il ôta alors ses lunettes et les désembua à l’aide d’un mouchoir.

– Historique, car nous ramenons à la vie civile un de nos frères que le destin avait égaré.

Au premier rang, Don Littorio et le Père Aurelio donnèrent le la à de maigres applaudissements.

– Nous ramenons à la vie un frère, un fils (il se tourna vers Donna Lucia), un soldat qui a combattu pour la liberté de notre mère Patrie !

Don Ignazio se hissa sur la pointe de ses chaussures, indiquant ainsi que l’heure était venue de prendre de la hauteur.

– Oui, un frère qui a combattu pour la liberté, comme nous l’avons fait nous aussi, chacun à sa manière, chacun avec ses convictions, chacun avec ses idées. Mais comme Gabriele, nous nous sommes tous battus pour la liberté, pour un monde meilleur !

Un premier braiment se fit entendre au moment où il reposait les talons sur les cageots de laitue.

– Et qu’est-ce que la liberté, mes chers amis ? demanda-t-il solennellement, les yeux révulsés et le front ruisselant de sueur, à la trentaine de montagnards présents, sinon la liberté de chacun d’entre nous, associée à celle de son voisin, à celle de son frère, à celle de son ami.

Jusque-là, au premier rang, Don Littorio et le Père Aurelio n’avaient pas encore cessé d’acquiescer, en partie par admiration pour les talents oratoires du maire et, en partie, par obligation institutionnelle.

– La providence, reprit-il en pointant du doigt l’assistance déformée par la réverbération, oui, la providence nous a fait la grâce de nous rendre, après tant d’années d’errements et de souffrance, le seul de nos frères qui avait été porté disparu.

A cet instant précis retentirent les premiers bruits de pas. Mais tout entier au dernier ressac d’une gloire surannée, le maire ne les entendit pas.

– Le seul de nos glorieux combattants dont la mort a dû être déclarée présumée.

Une fois encore, un braiment vigoureux s’échappa de la vallée.

– Et aujourd’hui, comme un présent divin en cette période de réconciliation nationale, voici que l’Ermite, euh, pardon, que Gabriele nous revient sain et sauf.

Il fut le dernier à voir apparaître Gabriele au pied de l’escalier, les cheveux dressés et la main posée sur une joue mutilée, cette fois-ci, par une curieuse impression de déjà-vu.

– Et peut-être qu’enfin, oui, peut-être qu’enfin nous pouvons tourner cette page…

Lorsqu’il se retourna, alerté par les regards exorbités de Don Littorio et du Père Aurelio, il eut à peine le temps d’esquisser un – Non, l’Ermite, ne fais pas ça !– chevrotant d’effroi qu’il se retrouva plaqué sur les cageots de laitue, le nez frétillant dans l’encre bleu de son discours. Après quoi tout alla très vite, de la morsure aux cris de stupeur, des sourires sarcastiques des montagnards à la course effrénée de Gabriele. Du seuil de sa porte, Donna Lucia vit la silhouette de son petit-fils rapetisser inexorablement jusqu’à redevenir, petit à petit, une tache indigo, brumeuse et tremblotante au sommet de l’unique route asphaltée du village.

Certains affirmèrent, bien des années plus tard, que ce vendredi-là, avant de s’écraser de tout son long sur la scène de son dernier exploit, Monsieur le maire bredouilla encore quelques mots, probablement recouverts par les sifflements des cigales et les puissants hi-han de la ribambelle de bourriques arpentant la vallée. Et bien que personne ne les eût entendus, les spéculations à ce sujet furent nombreuses et des plus variées. Mais ce dont chacun atteste aujourd’hui encore, avec la plus grande certitude tant les témoignages d’alors furent concordants, c’est ce que l’Ermite hurla après avoir planté ses crocs dans la joue droite de Don Ignazio : Non, la guerre n’est pas finie !

-Fin-



* Les Avanguardisti étaient les membres des jeunesses mussoliniennes dont l’âge était inférieur à dix-huit ans.


** Il s’agit du Fascio littorio, insigne des tenues officielles fascistes.

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