Le tour de France raconté par les écrivains


Quel travail! Bon, d’accord, Benoît Heimermann est grand reporter à L’Equipe Magazine et président de l’Association des écrivains sportifs. Il doit dès lors disposer d’une solide documentation. Il est aussi l’auteur de plus de vingt livres portant sur la voile, l’escalade, le tennis, l’aéropostale ou le foot (Football et littérature, déjà, avec Patrice Delbourg). N’empêche: la compilation des 64 écrivain(e)s qui ont un jour écrit sur le Tour de France, soit dans la presse, soit dans un roman ou dans un livre de souvenirs, est un joli florilège qui comblera tous les amateurs de cette compétition. Antoine Blondin et Joseph Kessel y figurent tout naturellement. Le premier avec 27 Grande Boucle et 524 chroniques, a brillé par ses titres-calambours – Du pin et des jeux Au diable la varice!, Trois semaines en Wallon, Le régional de l’épate, Un spectacle son et rivière, Comme deux ronds de Flandres, De la Suisse dans les idées, Passage avide, L’affaire est dans le sacre, Où allez-vous de Spa?, Haute-Vienne que pourra, Un dandy de grand chemin, Lisieux en face des troupes, Ca fait Dublin par où ça passe… -, faisant de ses textes de bien beaux morceaux littéraires empreints d’histoire et en lien avec l’actualité (le mort de Céline par exemple). Et c’est sous la plume du second, qui a suivi la course l’été 1924, que les coureurs sont devenus «les forçats de la route». Enfant, Alphonse Boudard allait lire les résultats des étapes sur l’ardoise d’un bistrot parisien. Pour Bernard Morlino, dont le paternel, Marcel, courut en amateur, «le Tour de France est une antidote à l’ennui». «Merci au Tour de France», clame Erik Orsenna, qui dans les années 1950, suivait à la radio ce «feuilleton» qui l’«a fait, pour toujours romancier». Christian Laborde se souvient qu’il pleurait, le 12 juillet 1971, lorsque Luis Ocana, qui dominait la course malgré Merckx, a chuté dans la descente du col du Menté. Aragon pense avoir vu passer la course «un peu partout en France». «De ces champions arrivés à la condition de machines, de robots, de martiens, le plus exemplaire, c’est Merckx. A la fois une merveille et une usine. Merveille glacée et usine taylorisée», écrit Lucien Bodard. L’auteur reprend évidemment in extenso la célèbre mythologie de Barthes, Le Tour de France comme une épopée – s’ouvrant sur cette, phrase qui résonne en chaque amateur: «Les noms des coureurs semblent pour la plupart venir d’un âge ethnique très ancien» -, relayée trois bonnes décennies plus tard (en 1987) par Serge Daney. S’appuyant principalement sur le couple Anquetil-Poulidor, le critique ciné s’interroge sur les raisons qui amène telle ou telle célébrité (pas seulement sportive) à être aimée ou non du public. Régis Debray se risque lui aussi sur le terrain de la réflexion lorsqu’il constate très finement qu’«à travers toutes les métamorphoses de la «merdonité» (compétitivité, rentabilité, publicité), une certaine image du Tour d’antan subsiste dans nos têtes, par une sorte de persistance rétinienne et éthique». On pourrait tous les citer, ces écrivains français mais pas seulement (Gabrielle Rolin, Jacques Sternberg, Julian Barnes, James Waadington), tant chacun porte un regard à la fois spécifique et universel sur ce «lieu de mémoire» (pour reprendre le concept dû à Pierre Nora). Je finirais par Eric Fottorino dont vient d’être réédité Petite éloge de la bicyclette (Folio). Dans l’article choisi, il se souvient, lui aussi, avoir pleuré à la chute d’Ocana ainsi que de Thévenet dépassant Merckx dans l’ascension du Pra-Loup en 1975, pour aller chercher la victoire et le maillot jaune, oubliant de rappeler que, probablement, ce moment de faiblesse (fatal) du Cannibale est consécutif au coup de poing reçu la veille à quelques centaines de mètres du sommet du Puy-de-Dôme. Après avoir en 2001 couru le Midi Libre, l’ancien directeur du Monde récidive cette année avec le Tour de France, mais un jour avant les coureurs (comme dans le film La Grande Boucle qui vient de sortir) et en compagnie de vingt-trois jeunes, dix-huit garçons et cinq filles.

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