Le Très-Haut

« Camarades, cherchons les racines du mal ! »

Bertolt Brecht

Un Très-Haut, c’est un Grand parmi les Grands : ça vous préside au moins le monde.

Avant le sommet de Séoul il est déjà dans l’après-Séoul, capitaine affrontant la tempête à la barre du G 20. Rois, princes et autres présidents y sont en quelque sorte ses ministres. Equilibrer la planète, c’est leur boulot sous les ordres du Très-Haut. L’exemple en est donné dans son propre pays. Raison pourquoi nous le voyons, ce mardi 9 novembre, éclairer de sa présence au pied d’une croix de Lorraine le quarantième anniversaire de la mort d’un homme enterré là, dans le cimetière de Colombey-les-Deux-Eglises. On n’a jamais assez raison de se méfier des mots. Pourquoi deux églises, quand il n’y a chez ces bouseux qu’un seul clocher, sous lequel patientent un millier de fidèles avant le discours du Très-Haut ? Qui peut avoir intérêt à suggérer ici un double clocher ? La désagréable impression d’un sale coup de Villepin, qui n’en finira jamais de faire son malin, ne va pas sans nourrir en riposte cet autre sentiment : celui d’un vaste décor de théâtre, où se jouerait une pièce dont seraient interchangeables tous les acteurs, à l’exception bien sûr du Très-Haut… Pendant que le maire du village baratine au micro devant le Mémorial, il jongle avec les sentences prononcées ces derniers temps… Je suis heureux de parler aux Français des vrais problèmes de la vie quotidienne… Mais ce n’est pas exactement ce dont il faut entretenir aujourd’hui ces culs-terreux… Quoique… Tout à l’heure, avant de pénétrer dans l’enceinte sacrée, le Très-Haut a failli s’étaler de tout son long,  trébuchant sur une taupinière au milieu d’un dépôt d’ordures incongru pour ce lieu. Le faire virer, ce maire ! Finalement, le Très-Haut s’est assez mal reçu sur une boîte à musique vieille du temps du Général, d’où a semblé sortir un cri de douleur… Ce qui lui rappelle ces paroles prononcées par Brice Hortefeux : Nous avons décidé de donner un coup de pied dans la fourmilière… Il faudra désormais remplacer ce mot par taupinière. Le Très-Haut résume encore: Nous sommes du côté du peuple contre les élites coupées des réalités… Car nous disons ce que nous faisons et faisons ce que nous disons… Très bon, même si cela ne figure pas dans le texte écrit par Henri Guaino pour cette spéciale occasion… Surtout ceci, de Clémenceau : Le gouvernement a pour mission de faire que les bons citoyens soient tranquilles, et que les mauvais ne le soient pas… Toujours excellent, Clémenceau ! Qu’aurions-nous fait sans lui voici cent ans, pour persuader ces millions de tripes françaises de courir en chantant vers la grande boucherie ? Laissons le Très-Haut à ses méditations pour nous souvenir du fait que jadis à sa tête la Pyramide pouvait avoir des hommes de racines et de cimes, comme ce général autour de la tombe duquel se pressent les dignitaires au grand complet de l’actuelle République. A mort condamné par Vichy, maison voisine incendiée par l’armée nazie, rédige des Mémoires de Guerre dans lesquelles il médite sur l’ingratitude… Retour au pouvoir, incarnant de son pays le sommet, ne descend plus jamais de son Olympe altier jusque dans la mort… C’est à une telle stature que se mesure l’homoncule occupant son fauteuil un demi siècle plus tard. La doctrine réelle du Très-Haut tenant en une sourate : Il n’est que des intérêts particuliers, comment s’y prendra-t-il dans quelques instants pour discourir, ainsi qu’annoncé par la presse, de l’intérêt général ? Charlemagne et Jeanne d’Arc figurent paraît-il sur les vitraux de la nef où le Général avait son banc. Quant à lui, le Très-Haut, de quelle galerie d’histrions se composerait le clip d’images publicitaires décorant son panthéon fantasmatique ? Chacun n’ayant que les inspirateurs qu’il peut, rien de tel que l’exemple de ces bateleurs médiatiques pour bonimenter sous les caméras, sur cette foire de Colombey-les-Deux-Eglises… Mais l’heure n’est pas encore venue. L’un ou l’autre subalterne tient toujours le crachoir, pendant que le Très-Haut repense à cette boîte à musique sur laquelle il a failli s’écrouler. Vous pensez, dans la presse, les gorges chaudes en s’esclaffant à cette image ! Tous les gamins, toutes les vieilles barbes qu’on a laissé manifester ces dernières semaines… Le Très-Haut prête l’oreille à la voix d’un remaniable effrayant les choucas du clocher : Ne faut-il pas donner aux marchés des gages de sérieux en reculant l’âge de la retraite comme en taillant dans les budgets de l’éducation ?… Et d’ailleurs…N’est-il pas naturel que la jeunesse et le troisième âge, dans l’esprit même du général de Gaulle et de la Résistance, paient nos efforts militaires contre le terrorisme, quand nos populations actives mobilisent toutes leurs énergies pour sauver la finance mondiale ? Cette référence à la momie dans sa pyramide hérisse le Très-Haut. Même, surtout ici. Son esprit se met à errer, loin de ce Mémorial où tous ces discours vous ont des airs de bandelettes mortuaires. Dans quelques moments, ça sera du vivant, du saignant, du bandant ! Ce qui conduit la pensée du Très-Haut vers son avatar des Lettres, qu’il a félicité la veille au soir pour ce prix si méritoire. Si la France m’a appelé à lui servir de guide, ce n’est certes pas pour présider à son sommeil , avait malicieusement prononcé Michel Houellebecq dès la remise du prix Goncourt dans les salons de chez Druant, comme en écho anticipé aux fortes paroles dont le Très-Haut se promettait de faire vibrer les hauts-parleurs : Je n’éprouve qu’un faible sentiment de solidarité pour l’humanité. Quelle classe ! Quelle maîtrise ! Voilà de la littérature que je sais lire ! Nous avons bien fait de le suivre, ce petit, depuis le temps où il collaborait à cette revue surveillée de très près tant y grouillaient les communistes… Et de faire dire par le porte-parole de l’UMP que le Goncourt venait de consacrer le talent d’un brillant polémiste ! Je ne suis pas un citoyen et je n’ai pas envie de le devenir, a-t-il osé dans les micros… Exactement l’idée qui nous a lancés voici trente ans, telle qu’elle fut exprimée par cette bonne vieille Margaret Thatcher : Il n’y a pas de société, il n’y a que des individus… De nouveau l’envahit cette impression d’une pièce de théâtre où d’un moment à l’autre ce sera au Très-Haut de s’avancer vers les spots. Comme pour la littérature d’aujourd’hui, songe-t-il. Quel serait donc le scénariste, s’il était le même dans les deux cas ? Le Très-Haut repense au communiqué de l’UMP félicitant le lauréat. Si celui du Parti socialiste est le même, n’est-ce pas qu’ils ont été tous deux rédigés par Alain Minc ? En cas de rupture au sein de son opposition favorite, ne serait-ce pas BHL qui rédigerait un billet pour DSK ?… De sorte, se rassure le Très-Haut, qu’un prophète est pour la toute première fois créé de toutes pièces par les pouvoirs temporel et spirituel de son époque, à savoir notre finance et nos médias… Les imbéciles ! Aucun d’entre eux pour s’aviser du fait qu’à notre guise, lorsqu’il s’agit de faire attribuer le Nobel à un scribe chinois, rien de plus opportun que d’assurer sa réclame en faisant titrer sur des pages entières : « Le porte-voix des bas-fonds« , quand le scribe auquel échoit chez nous quelque haute récompense ne peut à aucun prix évoquer ces mêmes bas-fonds… Oui, les imbéciles ! Même s’il est toujours utile que Marcel Dassault fasse louer très fort dans son Figaro « le sacre d’un esprit subversif » !… Du grand art :  « Houellebecq enfin !« … Toutes les gazettes rappelant en choeur son plus haut fait d’armes, quand il osa proclamer dans les colonnes de Paris-Match :

« L’islam, c’est la plus con des religions ! »

En voilà, de l’insoumission comme l’aime le Très-Haut… Ca c’est de la critique sociale contre ces égorgeurs de moutons dans leurs baignoires évoquant à toute heure un Très-Haut plus haut que lui ! Leur Allah n’est-il pas à l’origine de tous les despotismes dans le monde ? Et puis, quel poids qu’une telle sentence dans le bras de fer politique avec ce nègre muslim d’Obama – lui qui au même instant, en Indonésie, vante l’entente avec l’Islam… Non, jamais la France n’aura fait retentir avec plus d’éclat dans le monde la voix de ses intellectuels… Quelle victoire pour son sponsor Lagardère, me rappelaient encore hier Martin Bouygues et Vincent Bolloré… C’est ce qui s’appelle un écrivain décomplexé : ces pages où il anéantit Picasso, par exemple ! Quelle raclée pour cette vieille idole de l’art moderne et son horrible Guernica dont je ne voudrais pas dans mes chiottes… Mais que font-ils donc ?, s’inquiète le Très-Haut. Toutes leurs parlotes sont interminables… Tiens ! pourquoi pas un coup de fil à Carla ? Tous les amis artistes de Carla qu’il consulte – rien que des rebelles, des insoumis, des subversifs – sont d’accord avec le Très-Haut comme avec Houellebecq : cet art de plouc pour péquenots n’a que trop pollué les regards… A propos, l’année même de la mort du Général, en 1970, se souvient-il, encore adolescent, quelle barbe d’avoir dû se taper la rétrospective de Picasso en Avignon ! Tous ces Mousquetaires, ces Arlequins… Tous ces sexes autrement dévergondés que ceux peints par Houellebecq… Pas étonnant qu’il juge laides les oeuvres de ce vieux satyre qui semblait toujours vert à 90 printemps ! J’aurais mieux fait ce jour-là,  se souvient-il, de rester siroter un Coca dans la cour du Palais des Papes en baratinant quelque nana,  non sans lui faire admirer la Rollex volée à papa… Par contre, 1970, c’était aussi le temps où l’on découvrait Andy Warhol, ce véritable génie… Son tableau Coca-Cola  ne vient-il pas d’être adjugé plus de 35 millions de dollars chez Sotheby’s à New Jork ? En voilà un qui a du goût !… Oui, c’est bien de prophètes que le monde a besoin, conclut le Très-Haut, comme le chef du Protocole en tenue de gala l’invite à rejoindre l’estrade. Mille paires d’yeux et d’oreilles braquées sur lui dans un glacial et solennel silence d’automne, ce n’est pas de nature à intimider le Très-Haut. Soulevant une épaule et toussotant sans bruit, le poing devant une bouche où s’esquisse la moue qu’il aime offrir aux caméras, celle du chef en pleine force qui n’en est pas moins resté le fiston chéri de sa mère – gestes utiles pour apprivoiser mille regards tout en lorgnant la phrase écrite en haut de son premier feuillet – le Très-Haut se jette à l’eau. Ses lèvres articulent chaque mot peut-être avec plus de conviction que jamais, mais aucun son n’en sort. L’assistance, gagnée à sa cause, ne manifeste aucun signe d’impatience. Au contraire, il voit François Fillon se redressant et croisant les bras, une main sous le menton, pencher la tête avec un hochement de gravité tel que n’eût pas produit plus d’effet sur lui le prononcé d’une maxime d’anthologie. Mais toujours le silence, alors que l’effort du Très-Haut se porte à sa puissance maximale. Ce n’est pas qu’il soit enroué, sans quoi les choses en resteraient là : il se tournerait vers son Premier ministre avec le plus charmeur des sourires et, faisant comprendre par signes devant sa gorge que le handicape une petite extinction de voix, lui remettrait en mains ses feuillets pour qu’il ne soit pas dit dans la presse le lendemain qu’un second hélicoptère était de trop. Non, ce n’est pas ça. Gagné par une angoisse que de sa vie entière il n’avait jamais connue, le Très-Haut crie, hurle, s’égosille, sans que ses cordes vocales ne produisent le moindre son. Quelques mouvements de foule sont alors perceptibles. Toux, nez qui se mouchent, murmures étouffés, bruits du gravier que des souliers remuent. Et toujours le Très-Haut, cette fois gesticulant, s’époumonnant à lancer dans l’air des absences de mots. Bientôt s’élève un brouhaha. Des ordres fusent vers les caméras : cessez de filmer ! Bien sûr, les instruments ne perdent rien de ce qui demain vaudra cher sur le marché mondial des images… Alors, soudain, la voix. Tout à la fois chevrotante et tonnante, la voix surgie de nulle part prononce les mots écrits sur la page du Très-Haut. Depuis le tas d’ordures jetant sa fausse note à l’entrée du Mémorial, entre des mauvaises herbes et des gravats recouvrant une taupinière, quelque vieil appareil dormant là depuis quarante ans a choisi de se réveiller. Le Très-Haut se met en demeure d’articuler au même tempo que la voix, mais ses paroles sont le texte d’une pantomime écrite il ne sait par qui voici très longtemps, ritournelle enregistrée par une boîte à musique remise en marche au milieu d’un tas de ferraille. Tandis que le Très-Haut continue de remuer ses lèvres d’automate imitant les paroles écrites entres ses mains, celles-ci volent dans les airs parfaitement reconnaissables au souvenir de tous par leurs accents de jadis :

« Le devoir du président de la République, sa responsabilité devant la Nation, c’est de décider dans le seul intérêt général, qui doit être placé au-dessus des intérêts particuliers… »

Comme on s’en doute, ce qu’on appelle un buzz envahit la planète médiatique dans l’heure qui suit, pulvérisant tous les records d’audience et de vision. Certains vont jusqu’à dire que, pour la première fois dans l’Histoire, l’humanité entière a contemplé un même événement. Les images, le silence et la voix d’outre-tombe repassent en boucle interminablement sur toutes les chaînes pour donner lieu à mille variations accélérées ou ralenties sur des sites électroniques se renvoyant leurs facéties d’un continent à l’autre, mais c’est au sommet de Séoul que ce qui reste pour tous un mystère produit son effet le plus foudroyant : en pleine cérémonie de clôture du G20, face à la Terre entière, alors que la télévision coréenne rediffusait encore une fois la séquence devant un pannel de chamans locaux, chacun put distinctement entendre la voix du Général prononcer :

« Bien creusé, vieille taupe ! »

#Houellebecq #Sarkozy

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