Le triomphe de l’énergie pulsionnelle

L’Aquila, dans les Abbruzes, la nuit du 6 au 7 avril 2009, la terre tremble, se lézarde. Bilan : 300 morts, 2000 blessés, 20 000 maisons et immeubles détruits. Une région entière dévastée. Au même moment, à moins de cent kilomètres de là, deux entrepreneurs romains, les sieurs Piscicelli et Gagliardi, rient. Ils rient parce qu’ils savent que plus la terre tremble, plus ils ont de probabilité de s’enrichir. Grâce aux écoutes téléphoniques décidées par le parquet de Florence, voici un extrait de leur conversation de ce matin-là : Piscicelli (P) : Il faut que l’on contacte de suite ceux de la Ferratella, on doit démarrer au quart de tour, c’est pas comme s’il y avait un tremblement de terre par jour (rires) – Gagliardi (G) : T’as raison… – P : Tout de même, pauvres gens… – G : Ok, ça va, ça va… – P : En tout cas, moi, ce matin à trois heures j’étais dans mon lit et je riais, oui, je riais… – G : Oui, moi aussi je riais (rires)…

La Ferratella, ou plutôt la bande de la Ferratella, est un « groupement » de hauts fonctionnaires actifs au sein du Ministère des Travaux publics, plus précisément au sein du département pour le Développement et la Reconstruction. Une sorte d’état dans l’état dépendant directement de la chancellerie, dont la mission est d’attribuer les travaux dits d’urgence sans que ceux-ci ne soient soumis aux règles sur la passation des marchés publics. Par exemple lors de la reconstruction des zones sinistrées de l’Aquila, mais aussi de la mise sur pied de bassins olympiques pour les championnats du monde de natation ou, encore, de l’édification d’hôtels et de salles de conférence pour la tenue du G8. Mais, très vite, la bande de la Ferratella dérape. Avec la complicité de toute une série de fonctionnaires de rangs mineurs, les marchés publics d’urgence sont monnayés contre pots-de-vin, voitures de luxe, faveurs sexuelles et autres services divers. C’est là qu’interviennent les corrupteurs. Plus de 120 entrepreneurs seraient dans le collimateur de la justice, dont les sieurs Piscicelli et Gagliardi

Toutefois, au début de cette année, les magistrats en charge de l’enquête s’aperçoivent qu’ils ne sont pas confrontés à une bande de fonctionnaires isolés. Loin de là. Ce qui est en cause aujourd’hui, c’est l’existence d’un véritable réseau de criminalité en col blanc, parfaitement organisé, impliquant les plus hautes sphères de la République italienne. Par exemple Gianni Letta, Secrétaire général de la Chancellerie et ami intime de Silvio Berlusconi, Carlo Malinconico, Secrétaire général adjoint de la Chancellerie, Guido Bertolaso, omnipotent responsable du département concerné,  Denis Verdini, coordinateur national du parti du premier ministre, Mario Sancetta, magistrat à la Cour des Comptes, Achille Toro, procureur en charge de la lutte contre la corruption publique, Angelo Balducci, président du Conseil supérieur des Travaux publics. D’une manière ou d’une autre, toutes ces personnes sont éclaboussées par le scandale. Toutes ont, à des degrés divers, contribué à mettre en place le système. Et en ont tiré profit. D’après un parlementaire de la majorité : Plus personne ne peut désormais dormir tranquille, pas même l’opposition.

Il va sans dire que ce genre d’affaire plonge avant tout ses racines dans la malhonnêteté. Le cynisme. L’amoralité. Si les éléments de l’enquête se confirment, cela pourrait être même pire que lors de l’opération Mains propres. Au début des années nonante, il s’agissait en effet d’un système institué de financement illicites des partis publics, dont certains ont occasionnellement tiré profit. A la même époque, d’autres démocraties occidentales connaissaient une dérive similaire, imputable, entre autres, au couronnement de la particratie. Aujourd’hui, il n’est plus question que d’enrichissement personnel, que de lucre. Sans portée politicienne. Sur le dos de cadavres. On peut difficilement faire pire.

D’un point de vue strictement politique, c’est aussi le couronnement d’une pensée. D’une forme d’idéologie galopante depuis une vingtaine d’années. Presque thaumaturgique : Le tout à l’action. Gouverner c’est agir, n’ont d’ailleurs cessé de répéter M. Berlusconi et les siens pour justifier les pouvoirs exorbitants octroyés aux fonctionnaires du « département de l’urgence ». Depuis son arrivée en politique, précisément sur les cendres de l’opération Mains propres, le premier ministre italien a construit sa légende sur ce tout à l’action – le prattein grec –, sur le triomphe de l’énergie pulsionnelle. L’uomo del fare. L’homme de l’action. Tel est l’appellatif que M. Berlusconi s’est lui-même attribué. Or, en politique, l’action est un mythe. Pire : Un non-sens. Car la polis, la gestion de la Cité, est par essence discussion, compréhension du monde par le débat, par la confrontation des idées. Comment agir sans éviter les dérives dans un système au sein duquel la parole (entendue par réflexion) est absente ? Au sein duquel l’institution parlementaire, en théorie garante de la pluralité des points de vue, est réduite au rôle de simple faire valoir ? Cela est impossible. Parce que seule la parole permet d’appréhender la Cité dans son objectivité. Parce qu’elle seule assure ce sans quoi il est impossible de gouverner : Le discernement. Et cela aussi c’est agir.

#Berlusconi

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