Le zèle des oppressés

Cas d’école : Comment réagit une démocratie pervertie, une majorité gouvernementale dont la base électorale s’effrite dangereusement, un gouvernement en bonne part composé d’anciens militants fascistes, de néofascistes revendiqués, de mandataires ouvertement xénophobes, lorsqu’il se sent politiquement affaibli, lorsqu’il entend le grondement d’une partie toujours plus importante de ses administrés se faire lourd, pesant, menaçant ?

Pour y répondre, prenons, au titre d’exemple, la réaction du gouvernement italien aux manifestations étudiantes de ces dernières semaines, notamment après les affrontements survenus entre manifestants et policiers ce 14 décembre 2010. Nous en parlions dans notre chronique du 8 décembre dernier, La voie de la Vaillance, les étudiants contestent depuis plusieurs mois la réforme du système universitaire portée par la ministre Gelmini. Après avoir défilé à de nombreuses reprises dans les rues de la capitale, ils ont mis sur pied une forme de protestation originale et symbolique, l’occupation des toits de leurs facultés mais aussi de ceux des monuments les plus emblématiques de la péninsule – le Colisée, la Tour de Pise, la Mole de Turin. Après quoi, autre symbole fort, ils ont repris à défiler un livre à la main, baptisant cette fois leur action The book block. Mais ce 14 décembre, jour du vote sur la motion de méfiance au gouvernement Berlusconi (voir notre article Un pays paralysé), se sont jointes aux étudiants de nombreuses autres catégories de citoyens – habitants des zones sinistrées par le tremblement de terre des Abruzzes en attente d’un logement, Napolitains dénonçant les collusions de l’état avec la mafia dans la politique de traitement des déchets, ouvriers précaires, etc.

Toutefois, en début d’après-midi, la nouvelle du rejet de la motion de méfiance en raison de la volte-face richement monnayée de huit parlementaires de l’opposition s’est propagée comme une traînée de poudre. À ce moment, un groupe d’extrémistes s’est détaché du cortège et a tenté d’envahir, dans une sorte de rébellion enragée, les artères menant à la Chambre et au Sénat. Mais alors que les forces de l’ordre leur empêchaient, par la mise sur pied d’un cordon sécuritaire, d’accéder à ces hauts lieux du pouvoir, la violence explosait : les extrémistes déchaînés incendiaient les véhicules en stationnement, brisaient les vitrines des commerces avoisinants, agressaient à coups de bâtons et de pavés les pauvres policiers surpris par cette brutalité soudaine.

Il va sans dire que tout acte de violence doit être fermement condamné. Comme doivent l’être tous les étudiants, sans exception, qui se sont rendus coupables de méfaits et de délits. Ces extrémistes ne représentent nullement la masse des insatisfaits qui, depuis des mois, lutte pacifiquement, civilement, démocratiquement contre l’inepte réforme de l’université, contre l’erratique (a)politique de Silvio Berlusconi ; ils nuisent au combat de l’ensemble des opposants au régime. Ce préambule posé, revenons cependant à notre propos de départ : quelle a été la réaction du gouvernement dans les heures et les jours qui ont suivi la manifestation et ses tristes dérapages ? A-t-il pris en compte, dans un esprit de pacification et de dialogue constructif, les revendications des manifestants ? A-t-il envisagé le fait que les scandales érotico-politiques de son leader, ses multiples démêles avec la justice, les condamnations pour détournements de fonds de plusieurs parlementaires de la majorité ayant honteusement monnayé les marchés publics dans les zones sinistrées par le tremblement de terre des Abruzzes, les condamnations pour collusion avec la mafia de membres du gouvernement et de proches du premier ministre, bref, que tous ces faits débordant de honte et d’amoralisme ont abondamment nourri la révolte de ce mois de décembre ? A-t-il considéré l’impact sur les citoyens indignés et appauvris des données économiques suivantes : sur les 33 pays les plus industrialisés, l’Italie se classe avant-dernière en matière d’emploi des jeunes ; seuls 20 % des jeunes italiens disponibles sur le marché de l’emploi ont un travail ; 44 % de la masse salariale globale du pays a un emploi précaire ; 20 % de l’emploi global transalpin est à temps partiel ; 40 % de la masse des chômeurs est à longue durée ? La réponse est non. Trop occupé à s’auto-perfuser, le gouvernement n’a pu se soucier de cette masse de laissés pour compte, d’âmes mortes qui croît douloureusement, qui enfle sous l’effet de son propre désespoir tel un abcès de honte sur la péninsule.

Alors qu’a-t-il fait, ce gouvernement ? Comment a-t-il géré l’après-manifestations ? Tout d’abord en tentant de les disqualifier par un amalgame ignominieux et irresponsable. Exemple 1 : déclaration de Maurizio Gasparri, chef de groupe au sénat du parti berlusconien : Je lance un appel aux citoyens responsables de ce pays afin qu’ils empêchent leurs enfants de manifester car les cortèges sont plein de criminels potentiels qui peuvent attenter à leurs vies. Exemple 2 : déclaration du ministre de la Défense : Nous savons qui pilote les manifestations, ce sont les terroristes, c’est pourquoi l’Italie a impérativement besoin d’un nouveau 7 avril (en référence au 7 avril 1979, quand les forces de l’ordre avaient arrêté plusieurs terroristes d’état).

L’ennemi ainsi crée, les citoyens apeurés à peu de frais, le régime peut ensuite endosser les habits du sauveur, de l’exécutif fort et à même de remettre de l’ordre dans un pays menacé par de dangereux terroristes. Comment ? En ressortant les méthodes du passé. C’est ainsi que le secrétaire d’état aux affaires intérieures propose, sur base d’un dispositif mussolinien de 1926, d’édicter l’interdiction pure et simple de manifester contre tout individu (comment les déterminer ? Sur base d’une lointaine ressemblance avec Joseph Vissarionovitch Djougachvili, dit Staline, le dangereux tigre de Géorgie ?) soupçonné de pouvoir troubler l’ordre public. Son idée : on leur interdirait l’accès aux places et autres lieux publics les jours de manifestation, à l’image de l’interdiction d’accès aux stades pour les hooligans.

Mais il y a mieux : le sieur Gasparri rencontré ci-avant, un long et glorieux parcours de militant fasciste, plusieurs fois ministre de la (pauvre) république italienne et bien décidé à ne pas s’en laisser conter, vient de suggérer aux forces de l’ordre, soutenu par sa majorité parlementaire, de procéder à des arrestations préventives (donc préalablement à tout comportement délictueux !) des militants pouvant, d’une manière ou d’une autre, provoquer des désordres dans les rues du pays.

Que dire de plus ? Que nous sommes face à des méthodes d’un autre temps ? Que la violence n’est pas essentiellement du côté des manifestants ? Qu’il s’agit d’une stratégie d’un régime aux abois pour créer l’illusion de sa cohésion ? Que le pouvoir berlusconien s’échine à restreindre la liberté de s’opposer, de penser et même, maintenant, de s’exprimer ?

Oui, disons-le. Répétons-le. Ajoutons aussi qu’après avoir été adoptée par la Chambre des représentants, la réforme de l’université doit encore être approuvée, ce mercredi 22 décembre, par le Sénat. Une fois encore, les étudiants ont décidé de manifester, de faire entendre leur désapprobation. Au lieu d’apaiser les esprits, le gouvernement n’a cessé, ces derniers jours, d’attiser la colère, d’envenimer la protestation afin d’aller à l’affrontement. Et d’ensuite discréditer, réprimer légitimement. Prenons le parti de miser sur la sagesse des oppressés plutôt que sur la perfidie des oppresseurs. Sur le zèle et la passion de ceux qui, en toutes circonstances, refusent d’être apprivoisés à la sujétion. Car c’est bien de cela qu’il s’agit.

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