Les élections cachées


Le 26 mai, auront lieu des élections capitales pour l’avenir de notre pays et de l’Europe. Mais elles ne sont pas les seules ; dans quelques jours, l’UCLouvain élira son nouveau recteur. Il y a des liens majeurs entre les deux scrutins.


Élections gâchées d’abord ; la première chose qui me frappe, dans la campagne nationale et européenne, c’est le poids de plus en plus lourd que pèsent les rumeurs, les fake news, les manipulations de toutes sortes. Plutôt que de mettre en avant un programme, les candidats se lancent dans des attaques plus ou moins masquées visant à discréditer l’adversaire. Un tel prendrait tel autre dans son équipe, lequel serait ceci ou cela… Il aurait dit que… L’argumentaire porte sur les intentions prêtées (ou volées), pas sur les propositions réelles et les actes. J’ai pointé l’importance que risque de jouer un personnage comme Steve Bannon dans la prochaine élection européenne ; mais ce que Bannon joue à grande échelle (la manipulation, la désinformation, l’attaque personnelle…) est devenu le comportement de base.


On aurait pu espérer que des élections rectorales dans une université se passent différemment ; les académiques et chercheurs, leurs étudiants, sont supposés être des personnes instruites, exerçant leur esprit critique en toutes occasions, appliquant avec rigueur le questionnement et la critique des sources… Hélas, force est de constater que les mêmes processus s’observent là, comme ailleurs. Dans la campagne qui se joue à l’UCLouvain, il est triste de constater qu’une part importante des bruits qui circulent portent non pas sur les programmes des deux candidats, mais sur les membres supposés des équipes qu’ils formeraient en cas d’élections et sur les avantages que les instituts des uns ou des autres en retireraient, certains noms étant cités sans la moindre preuve – et de manière totalement fantaisiste – dans le seul but de servir de repoussoir et de discréditer tel ou tel candidat.


L’importance du scrutin universitaire

Or, l’enjeu de l’élection du recteur de l’UCLouvain dépasse de très loin la seule gestion de l’université de Louvain. Et le choix des électeurs aura des implications directes et majeures sur la gestion de l’enseignement, de la recherche et des services à la société, en particulier des soins de santé, dans notre région, voire dans le pays entier. Parce qu’entre, d’une part, un Theo Francken qui fulmine contre les prises de position des recteurs et les menace de leur envoyer un boomerang dans la gueule, et d’autre part un Jean-Claude Marcourt qui multiplie les décisions, décrets et autres mesures pour s’assurer un contrôle politique absolu sur ces secteurs clés, la liberté du monde académique est en danger.


Si Francken était furieux, c’était parce que les rectrices et recteurs lui avaient opposé un front uni ; si Marcourt avance dans sa prise de pouvoir, c’est parce que, face à lui, les universités francophones sont désunies. Le projet de fusion entre l’UCLouvain et Saint-Louis est un beau projet, que je soutiens car il rapproche deux universités non-étatiques et permet d’éviter le piège du régionalisme. Mais avec le recul, on constate qu’il a été mené sans concertation avec les autres établissements libres, que ce soit l’ULB ou les hautes écoles bruxelloises ; Marcourt a donc tout loisir aujourd’hui de venir l’encadrer dans un Décret inacceptable, qui sera donc refusé, ce qui compromettra la fusion. Qui plus est, le Conseil d’État a recalé le projet de Décret en pointant ses principaux défauts, qui confirment la volonté du Ministre de restreindre la liberté académique et de contrôler la totalité de l’enseignement supérieur.


Il faut toutefois noter que les torts ne se trouvent pas seulement du côté du gouvernement, comme l’illustre de manière assez lamentable le recours déposé par le recteur Jadoul de Saint-Louis – et on se demande pourquoi Saint-Louis s’implique (ou qui la pousse à s’impliquer) dans un dossier qui ne lui porte en rien préjudice, n’ayant aucun projet en région carolo – contre le crédit d’impulsion proposé par le gouvernement pour soutenir l’enseignement supérieur à Charleroi, de loin la ville la plus défavorisée de ce point de vue. Le projet est mené par l’ULB et l’UMons ; son financement ne vient en rien appauvrir les autres universités, puisqu’il s’agit d’un financement complémentaire, comme le soulignent fort justement Calogero Conti et Pierre de Maret, pro-recteurs respectivement de l’UMons et de l’ULB dans une carte blanche publiée dans le Soir jeudi passé.


Et c’est ici que l’élection du prochain recteur prend toute son importance : celui-ci devra en effet procéder à un changement radical dans l’attitude de l’UCLouvain vis-à-vis du monde académique belge. L’arrogance de certains dirigeants qui a conduit à la rupture des discussions pour un rapprochement avec l’Ihecs, à l’échec du projet de fusion à quatre universités initié par Bernard Coulie (échec qui a offert un boulevard à la politique régionaliste et centralisatrice de Marcourt), cette récente affaire du recours introduit par Saint-Louis (aux ordres de l’UCLouvain ?), toute cette attitude est non seulement nuisible pour l’UCLouvain, mais pour l’ensemble des universités libres. Comme le pointe le Conseil d’État, cette fusion s’inscrit dans un climat de compétition, entretenu par le gouvernement ; il faut impérativement abandonner la compétition et passer à une ère de collaboration entre toutes les institutions de l’enseignement supérieur. Le projet de Charleroi aurait été une belle occasion d’acter cette collaboration au-delà des guéguerres clochemerlesques.


Il y a encore deux pôles : les universités d’État et les universités libres, fussent-elles ou non confessionnelles. Pour gérer les enjeux colossaux qui se dessinent, ces universités – au premier rang desquels l’ULB et l’UCLouvain pour le monde francophone, auxquelles il faut ajouter la VUB et la KUL dans une perspective nationale, sans oublier les autres universités et des hautes écoles comme l’Ihecs – doivent impérativement renforcer leurs synergies, voire initier un rapprochement structurel profond. Mais au-delà de cette opposition surannée, il faut arriver à une véritable cohérence de la part des universités et des hautes écoles, tous réseaux confondus, pour défendre la liberté académique et l’indépendance par rapport au pouvoir politique. Ce qui est sûr, malheureusement, c’est que cette liberté est aujourd’hui menacée dans les universités d’État, comme l’ont montré les remous qu’a connus l’université de Liège au moment où Jean-Claude Marcourt a essayé de la contrôler indirectement ; il faut l’y restaurer au plus vite, c’est un impératif pour l’ensemble du monde académique belge.


Les enjeux à défendre

Quels sont ces enjeux qui ne pourront être défendus qu’en opposant un front commun aux autorités politiques tant régionales que fédérales ?

Tout d’abord, il faut refinancer la recherche fondamentale, qui est une des fonctions majeures de l’université. Pour ce faire, il faut évidemment frapper à la porte de la Fédération WB, mais on sait que les ressources y sont limitées ; il faut donc aussi être inventif et trouver d’autres solutions. Elles existent : une réforme de la fiscalité de la recherche permettrait de dégager des sommes importantes ; des fonds sont disponibles au niveau européen. Là aussi, l’union des universités libres sera un atout majeur ; à la politique du « diviser pour régner », opposer un front uni, cohérent, intelligent, respectueux des deniers et de l’intérêt publics devient un atout imparable.


Les hôpitaux universitaires

Comme me le rappelaient des collègues de l’ULB, il s’agit également de défendre le concept d’hôpital universitaire, tout en veillant, ici aussi, à la plus grande cohérence et efficacité. Or, ces hôpitaux sont menacés et, à travers eux, les soins pour des pathologies lourdes et/ou rares. Il manque de financement pour les tâches spécifiquement universitaires et pour les soins complexes. D’autres menaces pèsent : la fragmentation du pouvoir de décision (fédéral, région, communauté) ; l’absence de consensus sur le rôle de ces hôpitaux ; l’absence de centralisation des pathologies rares et la compétition avec les hôpitaux privés ; la formation des réseaux et la difficulté d’attirer les meilleurs talents, tentés par une carrière dans le privé beaucoup plus lucrative ; l’aberration du système des numéros INAMI qui doit être aboli…


La particularité des hôpitaux universitaires est d’allier la recherche de pointe à l’excellence de l’enseignement et à la formation d’assistants spécialisés. Autrement dit, on ne se contente pas d’y soigner au mieux des maladies complexes ; on forme celles et ceux qui pourront les soigner demain et avancer dans la recherche pour d’autres maladies. À l’heure où l’évolution biomédicale et technologique connaît une croissance exponentielle, il est plus que jamais indispensable d’associer l’université à ce secteur et de lui permettre d’y jouer un rôle moteur.


Or, l’échec que l’on vient d’annoncer d’une autre fusion – celle entre Bordet et Erasme – est aussi une mauvaise nouvelle. Cette fusion ne pouvait se faire qu’avec une ordonnance de la Région bruxelloise, mais ce dossier a été lié de manière absurde à celui des fusions ULB-Ihecs et UCLouvain-Saint-Louis. Il semble qu’au final, ces échecs en cascade soient le fruit de querelles de bac à sable et de rivalités politiques, alors que cette fusion, comme d’autres, visait premièrement à renforcer la qualité des soins et le service aux patients.


La lutte contre la mainmise bureaucratique et étatique

La liberté académique et la qualité de l’enseignement supérieur sont gravement compromises par le Décret Paysage ou celui de la formation des enseignants, comme je l’avais souligné dans la chronique mentionnée plus haut. Quand les universités ne s’entendent pas, le pouvoir politique renforce son emprise, notamment à travers l’ARES. Celle-ci accroît sans cesse la charge administrative, qui entrave au quotidien le travail, la recherche et l’enseignement des académiques, obligés de passer des heures précieuses à remplir des formulaires, des dossiers et des rapports dont l’utilité est inversement proportionnelle au temps qu’ils exigent d’eux – sans parler du casse-tête administratif et kafkaïen qu’entraîne l’application de ce Décret inapplicable.


La coopération scientifique et pédagogique

En unissant leurs forces, les universités obtiendront plus de financements pour des recherches concertées, tout en améliorant celles-ci. Il en va de même pour l’enseignement ; certaines disciplines ne justifient pas qu’elles soient enseignées dans toutes les universités du pays, ou de la région.


À ces réformes transversales, qui pourraient conduire à la constitution d’un pôle universitaire libre regroupant toutes ces universités à l’abri d’un contrôle direct du pouvoir politique – ce qui ne veut évidemment pas dire qu’il s’agirait de faire n’importe quoi et de ne rendre aucun compte à la société qui en assure le financement –, chaque université doit, en interne, procéder de toute urgence à une réforme indispensable. Elle doit repenser son modèle d’organisation et abandonner la logique verticale des facultés, pour se mettre en phase avec notre époque et ses défis (je ne les ai pas tous pointés, mais il faut évidemment ajouter le défi climatique, dans lequel il est évident que le monde universitaire doit jouer un rôle majeur, à la fois pour l’analyse de la situation, la modélisation de son évolution, la recherche de solutions et l’exemplarité). L’horizontalité doit être la règle désormais, grâce à laquelle les chercheurs et enseignants de différents champs se rencontrent pour analyser, étudier, créer, comprendre, enseigner et transmettre. Et pour raviver la passion et le goût de leur métier.


Votez…

Chaque électrice et électeur devra déterminer lequel des deux candidats – Vincent Blondel ou Sébastien Van Bellegem – aura le plus de chances de relever ce défi d’ouverture et de leadership. Ce qui me semble certain, c’est que la décision de chacune et chacun aura des implications beaucoup plus larges et un impact direct sur la société belge pour les cinq prochaines années. Et à la lumière des éléments soulevés ici, en particulier les plus récents, il me semble évident qu’un changement d’attitude radical doit être mis en œuvre pour éviter que l’UCLouvain s’isole durablement et dramatiquement des autres acteurs de l’enseignement supérieur.


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