Les élites, la gauche, la droite…


Les mouvements des Jeunes pour le climat ou des Gilets Jaunes continuent à susciter des débats et des polémiques. Ils remettent en cause les élites en place, comme je l’évoquais dans la chronique précédente, et malmènent le clivage gauche-droite. Une occasion pour revenir sur ces deux concepts : les élites et l’orientation politique.


Dans une récente déclinaison de l’émission « On n’est pas couché » de Laurent Ruquier, Christine Angot s’est lancée dans un étonnant numéro de soutien enflammé à Bernard-Henri Lévy, lequel venait défendre un appel pour l’Europe signé par 30 écrivains et promouvoir sa pièce Looking for Europe.


Bernard-Henri Lévy est la figure archétypale, voire caricaturale, de l’intellectuel engagé français. Il fait très certainement partie de l’élite française, élite artistique, intellectuelle et financière. Ses détracteurs lui reprochent de ne s’engager au final que pour lui-même et d’utiliser les drames contemporains pour cette cause finalement plus égotique qu’altruiste. Pour Christine Angot, rien de tout cela : BHL est formidable. Et la chroniqueuse de s’emballer pour une phrase de l’appel signé par BHL, dans laquelle ce dernier décrit les responsables politiques qui portent la dérive populiste, voire extrémiste: « C’est de ces ateliers [berlusconiens] que sortent ces visages clonés, lippes torves, boursouflures et Colgate, gomina et sourires de maquignons qui deviennent la marque de fabrique des démocratures européennes », cite-t-elle gravement, avant de s’extasier : cette phrase prouve, à ses yeux, que BHL n’est pas seulement « cet intellectuel mesuré et dialectique, mais [qu’il voit] aussi la réalité physique des visages, des corps, des personnes qui portent des idées. L’idéologie ça existe, sans doute, mais il y a des personnes qui ont un visage et un sourire de maquignon quelquefois. […] C’est comme ça qu’on peut comprendre qui sont les gens. Les idées restent des idées. C’est beaucoup plus fort. » Et Angot conclut : « Vous êtes très violent quand vous vous exprimez comme ça »…


Christine Angot fait aussi partie de l’élite. L’élite artistique et médiatique. Elle officie la messe du grand prêtre Laurent Ruquier et on se bat pour passer dans son émission, assurance de ventes substantielles et de visibilité médiatique. Et elle trouve formidable quand BHL est « violent » et cesse d’être mesuré et dialectique. Posons cela pour l’instant et avançons dans l’émission.


L’argument de l’antisémitisme

Juste après, BHL passe de la pommade à l’acide, lorsque Charles Consigny, l’autre chroniqueur, s’en prend à lui et remet justement en question son rôle d’intellectuel et sa qualité d’élite. Plus précisément, il lui fait remarquer qu’il appartient à une nouvelle noblesse : celle de la fortune, de la position sociale et de l’influence. Puis, il dérape un peu en faisant le lien entre cette nouvelle aristocratie et l’ancienne, qui sont toutes deux « très itinérantes, allant d’un château l’autre ». BHL ne laisse pas passer l’allusion, que peu d’autres relèvent (preuve aussi qu’on est entre membres de l’élite) : Consigny n’a pas dit « d’un château àl’autre », comme l’ont repris certains médias, mais « d’un château l’autre », titre d’un roman de Céline où il décrit son exil, avec le gouvernement de Vichy, dans le château de Sigmaringen, en Allemagne. Un exil de fascistes, de pronazis donc. Mais Angot n’entend pas ; elle monte sur ses grands chevaux et accuse Consigny d’antisémitisme, par ses allusions au cosmopolitisme de BHL.


Du grand n’importe quoi… Mais l’accusation d’antisémitisme est extrêmement utile pour clore le débat. Or, le débat, même si Consigny ne l’a pas mené adroitement, était ailleurs : en tant que membre de cette élite donneuse de leçons et lanceuse d’imprécations, BHL se montre d’une férocité terrible à l’encontre des Gilets Jaunes. Ils ne sont pour lui que des fascistes, des extrémistes, des idiots dangereux, antisémites, qui lui donnent envie de fuir la France.


L’antisémitisme est une réalité, un crime, en pleine recrudescence. Il faut le dénoncer partout et chaque fois qu’il se manifeste. Mais on dessert le combat contre lui lorsqu’on recourt à l’argument de manière inadaptée. Bien sûr, BHL subit des attaques antisémites ; mais ce dont il était question, dans ce débat, n’avait rien à voir (et l’allusion à Céline le traitait plutôt d’élite en déroute, incapable de reconnaître sa défaite). Il s’agit de l’arrogance des élites face aux mouvements citoyens, quels qu’ils soient. Cette arrogance va de la détestation et de la diffamation (à l’encontre des Gilets Jaunes) à la condescendance plus ou moins méprisante (envers les Jeunes pour le climat).

De surcroît, il est étonnant que dans sa fougue, Christine Angot se soit à ce point enthousiasmée pour la « violence » verbale dont BHL aurait fait preuve pour décrire les leaders populistes. La description qu’il en donne est nulle, indigne d’un intellectuel. C’est même, il faut le dire, une pâle déclinaison des délires antisémites qui injurient les Juifs et les réduisent à des caricatures physiques. Non, Christine Angot, cette phrase idiote de BHL ne rend rien compréhensible. Au contraire.


L’élite en déroute

C’est cette élite-là, comme l’écrivait Alessandro Baricco, qui a failli, qui a échoué, qui a trahi. Cette élite qui doit laisser la place à autre chose, à d’autres citoyennes et citoyens qui veulent, qui doivent assurer la relève. Et lorsqu’elle se mobilise pour sauver l’Europe – l’Europe qui a garanti ses privilèges –, elle nuit gravement au projet européen et son indispensable rénovation et redéfinition.


La question qui compte est celle-ci : comment et par quoi se définit une élite ? Admettons qu’il en faille une, ou qu’une élite finit toujours par se dégager. Pour la plupart, faire partie d’une élite vous accorde des droits : de l’argent, de la visibilité, des relations, du pouvoir. « All the best people », comme les appelait Stanley Kubrick qui n’a pas cessé de les dénoncer, en particulier dans Eyes Wide shut : ces gens tellement coupés des réalités quotidiennes que, pour eux, la mort d’une prostituée ne représente rien.

Ces élites, nous les connaissons trop bien. Elles sont partout, à tous les niveaux, à commencer par l’échelon local, dans les conseils communaux qui visent trop souvent à la préservation des intérêts de quelques familles, de quelques entreprises locales.

Mais ce n’est pas cela, une élite. Ce qui doit définir l’élite, ce sont les devoirs et les responsabilités. Pas les droits. Et certainement pas les passe-droits.


Gauche-droite ?

Ces élites sont de gauche comme de droite. BHL en fait partie, avec beaucoup d’autres, et des émissions comme ONPC leur servent de chambre de résonance – lesquelles, cependant, ont largement contribué à accélérer le discrédit de ces élites auprès de la population dégoûtée.

Cela fait longtemps que j’essaie de substituer une autre logique à celle de la gauche et de la droite. À cette vision horizontale, je pense qu’il faut préférer une vision verticale : au sommet, le service collectif et le bien commun ; à la base, l’intérêt individuel et le bien privé. La force d’attraction de notre société, fondée sur l’individualisme et l’illusion du bonheur par la propriété, est très forte et nous tire tous vers le bas : l’égoïsme. Pour autant, cette manière de voir n’est pas aussi manichéenne ; dans notre vie, nous avons tous des phases durant lesquelles nous sommes disponibles pour des projets collectifs, et d’autres où nous devons, pour l’une ou l’autre raison, nous replier sur nous, privilégier nos intérêts ou ceux de notre famille.

Cela conforte l’idée qu’on ne peut pas faire de la politique une profession ad vitam aeternam. Et cela permet aussi plus de souplesse : il est tout à fait logique et naturel, sur une échelle verticale, de faire constamment des allers-retours entre le bien commun et l’intérêt particulier.


Le remplacement des élites

Oui, il y a chez BHL et chez d’autres cette morgue aristocrate, effectivement, mais d’une aristocratie qui sent le peuple gronder, trouve cette odeur nauséabonde et redoute la guillotine. Ce n’est pas pour rien que BHL évoque l’exil et que d’autres nantis en ont déjà pris la route.

Pour les remplacer, il faut chambouler la démocratie. La mettre sens dessus dessous. Ouvrir les portes des assemblées aux citoyennes et aux citoyens, leur permettre, entre les élections, d’avoir un contrôle direct sur les décisions et les débats des élus. On pourrait créer des comités de service public pour assurer ce contrôle citoyen. Et non, ce ne serait pas l’instauration d’une dictature, pas même d’une « démocrature ».

Les Gilets Jaunes aux ronds-points et les Jeunes dans les rues n’ont sans doute pas lu les livres de BHL ni vu ses films. Ce n’est ni bien ni mal ; c’est un fait. Les élites de demain se recruteront ailleurs, il faut l’espérer. Sur les mérites, mais dans un spectre de compétences beaucoup plus large qu’aujourd’hui où dominent la formation universitaire et l’argent, sur le dévouement, sur la morale. Sur l’accord qu’en faire partie impose des devoirs et des responsabilités, pas des droits et des privilèges. C’est la meilleure certitude pour s’assurer un renouvellement régulier des élites.


#BHL #ONPC #Giletsjaunes