Les adjectivistes et les substantivistes

Dans les décennies septante et quatre-vingts, une querelle divisa les historiens italiens sur la manière de définir le phénomène mafieux – ou la mafia. Du débat sémantique – phénomène mafieux ou mafia ? Substantif ou adjectif ? – découlaient deux perceptions différentes du sujet à combattre (ou à ne pas combattre).

Pour ceux que l’on pourrait appeler les adjectivistes, il s’agissait de regrouper sous l’appellatif « mafieux » un ensemble de comportements criminels, publics et/ou privés, individuels et/ou collectifs, visant à tirer profit d’activités illicites (prostitution, trafic de stupéfiants, détournements de biens publics, etc). Dans cette optique de pensée, le phénomène mafieux se résumait donc essentiellement à un fait de délinquance.

Pour les substantivistes, au contraire, la mafia (ou la camorra, la ‘ndrangheta, la sacra corona unita) était une organisation criminelle parfaitement structurée, hiérarchisée, avec des leaders, une armée, des hommes de main, des intermédiaires, des ramifications dans la plupart des corps institués.

Les adjectivistes étaient accusés par les substantivistes de vouloir dé-individualiser le phénomène, de vouloir le noyer dans la masse criminelle commune, d’en faire un trait de folklore. Et donc d’éviter de mener une politique ciblée, étudiée, autre que de types répressif et policier.

Ce débat eut lieu il y a trente ou quarante ans. Aujourd’hui, plus personne ou presque ne conteste  l’existence d’organisations mafieuses au sens substantiviste. Des pools anti-mafia ont été institués au sein des grands parquets italiens. Des juges spécialisés dans l’étude de ces organisations ont été recrutés, formés pour étudier et combattre la pieuvre mafieuse. Des hommes de main sont passés aux aveux, décrivant le fonctionnement des structures, leurs ramifications, permettant ainsi l’identification puis l’arrestation de boss de l’envergure d’un Toto Riina ou d’un Bernardo Provenzano.

Voilà pour la définition du sujet. Pour ce qui est de l’opposition à lui fournir, les choses s’avérèrent cependant beaucoup plus complexe, en raison, notamment, des nombreux phénomènes de collusion entre le pouvoir politique d’une part et l’organisation criminelle de l’autre.

Si l’on fait l’impasse sur l’immédiat après-guerre, c’est au cours des années soixante que l’entente se renforce considérablement entre mafia et politique. On est alors en plein miracle économique italien, les aides européennes et américaines pleuvent de toutes parts. Or les fonds sont gérés exclusivement par le politique,  véritable maître d’œuvre de la reconstruction du pays par le biais des appels d’offre. On parle de dizaines de milliards de lire pour chaque marché. Une véritable manne financière que les organisations mafieuses ne peuvent naturellement laisser échapper. A ce moment, la nature de l’entente est claire : la mafia apporte son appui, ses bulletins de vote (vrais et faux) à des politiciens influents en échange de la garantie d’une mainmise sur les flux économiques, de manière directe (attribution illégale de marchés publics) ou indirecte (en freinant la répression).

Sous la première République (1948-1993), tous les partis au pouvoir ont baigné dans le système. Cela ne fait aucun doute. Le cas le plus emblématique est certainement celui du sept fois premier ministre Giulio Andreotti (voir, à ce sujet, l’excellent film de Paolo Sorrentino, Il Divo). Plus récemment, de nombreux proches de Silvio Berlusconi ont également été accusés voire condamnés pour « collusion avec des associations de type mafieux en vue de favoriser leur arrivée sur la scène politique » (notamment Cesare Previti et Marcello Dell’Utri – co-fondateurs du parti de M. Berlusconi).

Nous avions donc une entente entre deux organisations (l’état et la mafia), chacune avec leurs légitimités propres, en vue de poursuivre des objectifs spécifiques mais convergents (l’enrichissement et l’accès au pouvoir). Mais avec l’avènement de la seconde république, la nature même de cette entente a, nous semble-t-il, considérablement changé. Le cas de la bande de la Ferratella (voir notre chronique du 24 février) et son soubresaut le plus récent, la démission du ministre Scajola, le démontrent très clairement.

Les faits : Claudio Scajola, ministre en exercice, décide d’acheter un appartement avec vue plongeante sur le Colisée. Prix de vente : 1,5 millions d’euros. Scajola négocie les modalités de payement. Le prix est ramené officiellement à 600 000 euros. Il emprunte cette somme et paye 900 000 euros en noir. Le problème est que ces 900 000 euros lui sont gracieusement fournis par Diego Anemone, adjudicataire de nombreux marchés publics. Seule la naïveté des vendeurs, qui ont fait verser les montants le jour-même sur un seul et même compte, a permis aux enquêteurs de découvrir le pot-aux-roses. Le même montage a d’ailleurs financé de riches achats immobiliers au profit du Président du Conseil supérieur des Travaux publics ainsi que de l’un des principaux responsables de l’inspection des finances. Sans compter les faveurs d’autres natures (prestations sexuelles, voyages, voitures de luxe, yacht, œuvres d’art, etc) à toute une série de personnalités publiques.

Pour reprendre la sémantique des années soixante, on assiste très clairement, depuis une quinzaine d’années, à une criminalisation des comportements  individuels et/ou collectifs au sein même de l’appareil d’état avec, cette fois, le lucre pour seule et unique finalité (ce qui est le propre d’une association mafieuse). Autrement dit, nous n’avons plus deux entités parallèles poursuivant des objectifs distincts mais convergents mais plutôt une sorte de fusion (partielle) des structures et des objectifs. Une frange de l’état de nature mafieuse.

Car de quoi peut-il s’agir d’autre quand le ministre pour le Développement économique (démissionnaire), le ministre pour les Infrastructures (démissionné), le Secrétaire d’état aux travaux publics, un des principaux responsables de l’inspection des finances, le coordinateur national du parti du premier ministre, le Président du Conseil supérieur des Travaux publics, le procureur en charge de la lutte contre la corruption publique, de nombreux fonctionnaires et des magistrats  sont mêlés à plus d’une vingtaine d’affaires de corruption et de détournements de fonds à des fins de lucre. Exclusivement de lucre. Et ça ne devrait pas être terminé, le parquet annonce d’autres inculpations touchant le monde politique.

Trois questions pour conclure : Quelle est l’ampleur des faveurs dont ont bénéficié les entrepreneurs concernés pour se laisser aller à de telles largesses ? Est-il possible qu’au sein d’un même exécutif deux ministres, un secrétaire d’état et un coordinateur national soient impliqués au même moment pour des faits similaires, mêlant le même réseau d’adjudicataires, sans que les plus hautes sphères du gouvernement ne soient au courant ? Enfin, doit-on se contenter d’évoquer, comme le faisaient autrefois les adjectivistes et le fait aujourd’hui le pouvoir en place, de simples dérives criminelles ? Ou doit-on, au contraire, à l’instar des substantivistes, se préparer à combattre une nouvelle forme de structure criminelle qui aurait cannibalisé l’appareil d’état ?

#mafia

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