Les « Amours » délicats et furieux de Léonor de Récondo


Les stations radios France Inter et RTL ont chacune leur prix littéraire: pour la première, le Livre-Inter décerné par un panel de 24 auditeurs sélectionnés sur lettres (depuis 1975), pour la seconde, le Grand Prix RTL-Lire attribué par cent lecteurs choisis par des libraires (depuis 1992). Leurs palmarès sont de qualité et d’exigence égales. Celui de la radio publique, où se côtoient Bober, Volodine, Kourouma, Mauvignier, Gailly ou Bauchau, a échu ces cinq dernières années à des femmes: Chloé Korman, Olivia Rosenthal, Nathalie Léger, Alice Zéniter et Céline Minard. Et parmi les lauréats du prix donné par l’attelage de la radio privée avec le mensuel littéraire figurent Maylis de Kerangal, Mordillat, Sansal, Delepierre, Dugain, Adam ou Humbert. Ecrivains de talent auxquels est venue s’ajouter cette année Léonor de Récondo pour son très délicat Amours.

Nous sommes quelques années avant la Première Guerre mondiale dans le Cher, en plein centre de la France. Anselme de Boisvaillant, notaire, et sa seconde femme, Victoire, ont à leur service Huguette et Pierre, qui ont connu Anselme enfant, et Céleste, une petite bonne que Monsieur culbute lorsque l’envie devient trop pressante – il fait en effet chambre à part avec sa femme qui refuse quasiment tout contact physique avec lui, profondément dégoûtée par ce qu’elle nomme un «enchevêtrement immonde». Résultat: après cinq ans de mariage, elle n’est toujours pas enceinte, ce qui rend de moins en moins cordiale l’attitude de la belle-maman inquiète que «ça fonctionne bien». Celle qui va sauver la jeune femme, des rares assauts nocturnes de son époux, de son image publique et de tout le reste, notamment de l’ennui (elle se délecte à suivre la «dépravation» d’Emma Bovary, «un ramassis de merde» selon Anselme), c’est Céleste, bientôt grosse des œuvres de son amant épisodique. Puisqu’il est trop tard pour avorter, Victoire fera passer l’enfant pour le sien, et tout le monde sera content, y compris le notaire qui, démasqué, s’en tire avec un héritier. C’est dans son écriture, très pure, très travaillée, que ce quatrième livre de Léonor de Récondo tire sa beauté et sa densité émotionnelle. Son calme apparent dissimule un flot de cris étouffés et de violence contenue, et c’est cette opposition entre un ton presque neutre, mais non dépourvu de sensibilité, et des sentiments écorchés, voire violents, qui fait de cet Amours un objet singulier et fragile, dans la lignée de ce que publie depuis plus de dix ans son éditrice, Sabine Wespieser.