Les beaux fruits automnaux de l’Olivier

Avant que ne se termine l’année, on peut encore, peut-être, parler de quelques livres parus depuis la fin de l’été. Et notamment des trois romans français publiés par les Éditions de l’Ollivier qui tranchent dans une rentrée littéraire automnale qui m’a semblé assez fade (la preuve : les cinq prix – dont le Rossel qu’on a connu mieux inspiré – reçu par le premier roman d’Adeline Dieudonné, La vraie vie, un bon livre mais…), dominée par Leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu, racontant la France des gilets jaunes, justement couronné par le prix Goncourt.


La chance de leur vie, d’Agnès Desarthe, une autrice (comme on dit en Belgique et au Québec, alors qu’en France, c’est plutôt auteure) qui, depuis le début des années 1990, publie conjointement des romans pour enfants et adultes, est l’un de ceux qui, ces derniers mois, m’ont apporté le plus vif plaisir de lecture. L’histoire d' un couple sexagénaire et de leur fils de 14 ans (qui se prénomme Lester, mais veut qu’on l’appelle Absalom Absalom), quittant la France pour la Caroline du Nord où le mari/père a été nommé professeur à l’université, est, au-delà des péripéties qui accompagnent leur découverte de ce nouvel univers, racontée avec une intelligence, une finesse et un humour tout à fait enthousiasmants. On suit Sylvie qui, ne travaillant pas, se rend à l’Alliance française où elle découvre les occupations proposées et rencontre « French Bob », son cordial voisin d’en face. C’est à cette période que surviennent les attentats de Paris qui les marquent fort, malgré l’éloignement. Progressivement, leur aventure américaine prend un tour inattendu. Mine de rien, comme toute bonne littérature, ce roman en dit bien plus que ce qui y est écrit, Agnès Desarthe observant avec une subtile perspicacité ce qui se vit à l’intérieur de son héroïne.


Désintégration (titre emprunté à un film de Philippe Faucon sorti en 2012), est le quatrième roman d’Emmanuelle Richard, une femme de 33 ans qui, dans ses fictions, prend la littérature à bras le corps. Elle décrit ici le parcours d'une jeune fille issue de la banlieue pavillonnaire souffrant des humiliations vécues par ses parents et qui rêve d’une autre vie, faute de n’avoir jamais eu « le sentiment de vivre » la sienne. Lorsque le roman s’ouvre, elle vient de participer à une fête organisée pour ses 18 ans durant laquelle elle a « essayé de prendre du plaisir avec deux garçons successifs ». On pense à Lili, l’héroïne du premier roman d’Olivier Adam, Je vais bien, ne t’en fais pas, lorsqu’elle se retrouve dans un monde huppé qui lui est complètement inconnu, sexuellement exploitée par un garçon qui jouit de cette supériorité sociale et économique. Étudiante à Paris après un détour par Toulouse, tout en étant obligée de travailler, et nourrissant l’envie d’écrire, pour être ensuite publiée, la narratrice du roman vit en colocation avec deux garçons, perdue dans un monde de « fils de » et d’amateurs d’art dont elle ne maîtrise pas les codes, sans cesse confrontée à des jeunes de son âge issus « d’un autre milieu ». « Je ne pouvais pas me permettre d’avoir l’air miséreuse, pense-t-elle. Au travail, à la fac, je devais dissimuler ma précarité et mon sentiment de décalage permanent. » Enchaînant des « boulots dits de merde », où elle se sent constamment rabaissée (« moins que je dernier des bâtards »), elle finit par ne plus savoir que faire de sa vie, sentant monter en elle une haine envers « les gosses de riches », envers « l’ensemble des étudiants », envers la classe des privilégiés qui ne prennent même plus conscience de leurs privilèges et dans laquelle elle se sent totalement hors sujet. À travers ce roman, Emmanuelle Richard se livre à une critique imparable d’un monde sans pitié pour celui qui n’en fait pas pleinement partie.


Révélée en 2016 avec Le Grand Marin, son premier roman multiprimé, Catherine Poulain (née en 1960) quitte le monde des pêcheurs en Alaska pour celui des saisonniers en Provence, deux expériences qui, semble-t-il, trouvent leurs racines dans sa propre existence. Elle qui, avant de partager la vie des pêcheurs dans le Grand Nord, a été ouvrière agricole, s’est en effet peut-être inspirée de ce lointain passé pour écrire Le cœur blanc. Plusieurs personnages, solitaires et perdus, principalement Rosalinde (prénom qui est celui de l’héroïne de Comme il vous plaira de Shakespeare) et Mounia (« Quelquefois, l’âme est fatiguée », avoue-t-elle), ou encore Acacio (qui se définit comme « libertaire »), se croisent dans le sud de la France, lors de vendanges ou cueillettes diverses. On y retrouve la même force littéraire, quasi charnelle, que dans le roman précédent de Catherine Poulain, pour décrire cette vie précaire, ce quotidien très dur, âpre, parfois violent, fait de fatigue, de boisson, de nuits parfois passées n’importe où, de sexe aussi.