Les chaussettes



Jamais je n’ai eu autant de chaussettes trouées. Elles semblent toutes arriver en fin de vie en même temps, comme si elles s’étaient passé le mot. Une véritable hécatombe. Chaque jour ou presque une paire à la poubelle. J’ai d’abord pensé à une usure classique, inéluctable, une espèce de fatalité. Puis vu l’ampleur de la catastrophe, j’ai accusé la mauvaise qualité, envisagé une obsolescence programmée, un complot du monde du textile. Combien de mois en chaussettes cette année ? Car c’est ça aussi les joies du télétravail obligatoire ou « vivement recommandé » : évoluer chez soi en chaussettes toute la journée. Alors que la période invite à les accrocher au sapin ou à la cheminée. Faire les cent pas pour remettre de l’ordre dans ses idées confuses. Salon, cuisine, couloir, chambre. Parquet, carrelage, tapis. Aller mille fois à la fenêtre pour constater qu’il ne se passe rien dans la rue. C’est sans doute là que devraient intervenir des pantoufles, des charentaises ou des chaussons, pour protéger mes chaussettes. Sans doute… Mais tout le monde n’a pas l’âme pantouflarde. Alors je troue, je perfore, je déchire. En fin de journée, je fais l’autopsie du désastre. Je compte les trous en passant mes doigts à travers le tissu ou la laine. Je m’y adonne comme d’autres font une séance de méditation ou de yoga. Je me vide l’esprit. Les trous deviennent des fenêtres, des possibilités d’évasion onirique. Il n’y a pas si longtemps, le fait d’avoir systématiquement – et par je ne sais quel mystère – des chaussettes dépareillées après la lessive, m’était insupportable. Les trous ont réglé ce problème, tout devient égal grâce aux perforations rageuses. La réouverture des magasins non-essentiels offre pourtant une belle perspective de stopper ce processus de destruction massive. Mais pour ça il faudrait que je mette mes chaussures, il faudrait que je sorte. Je n’arrive pas encore à me décider. Les habitues ont la peau dure, mes chaussettes le trou facile. Comment traverser les prochains mois avec des chaussettes neuves ? Je ne sais pas… En attendant, je profite des dernières paires sur leur déclin, j’attends patiemment qu’un orteil émerge nu – un gros doigt tendu pour flinguer cette période !


Photo : Unsplash

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