Les duos de Joëlle Léandre


Live aux Instants Chavires, Joëlle Léandre, Jean-Luc Capozzo (Kadima Collective Recordings, 2009)

One more time Joëlle Léandre, Steve lacy (Leo Records, 2005)

Avez-vous déjà écouté, vraiment écouté, une contrebasse? Difficile, me direz-vous, d’écouter, vraiment, une contrebasse. Le plus souvent, on sait qu’elle est là, on la ressent, tel un matelas confortable, indispensable, une assise, et hormis une envolée en solo ça et là, elle passerait presque inaperçue. Il faudrait, oserais-je dire, qu’elle s’arrête pour qu’on l’entende: par le vide aussitôt créé. Curieux, vu sa taille, et regrettable aussi, car cet instrument regorge de richesses souterraines rares. Encore faut-il que l’homme – ou la femme – qui tient le manche soit de taille à dompter la géante, à faire entendre, du cri au chuchotement, ce qu’elle a dans le ventre.

Joëlle Léandre est cette femme. Peu de femmes se sont attaquées à cet instrument traditionnellement tenu, embrassé, enlacé par les hommes. Singulière donc, à plus d’un titre, naviguant entre jazz, musique improvisée et musique contemporaine, Joëlle Léandre a travaillé avec Merce Cunningham, Morton Feldman et John Cage. Ce dernier lui a écrit des pièces, de même que Giacinto Scelsi. Elle a collaboré avec de nombreux musiciens de jazz dont Steve Lacy et John Zorn. Elle a beaucoup écrit pour la danse, le théâtre, et réalisé plusieurs performances multidisciplinaires.

Singulière par son jeu, et les sons – inouïs – qu’elle arrache, au corps à corps, des profondeurs, usant de toutes ses armes, sortant toutes ses griffes, faisant flèche de tout bois, archet, manche, caisse de résonance, par-dessus, par dessous, par dedans, par dehors, et quand ça ne suffit pas, elle donne de la voix, cris, bavardages, soupirs.  Avec Joëlle Léandre, la géante virevolte, fine et légère, la géante danse, chuchote, hurle, gargouille, gronde, grogne, pouffe ou s’esclaffe. La vie, quoi.

Un personnage, cette Léandre, et même personnage de roman, puisqu’elle apparaît, à peine déguisée dans le roman « Nouveaux Indiens » de Jocelyn Bonnerave, paru récemment au Seuil, roman qui, très curieusement, a obtenu un prix, celui du Premier Roman.

On l’aura compris, nous ne sommes pas dans le confort d’un jazz de salon. Elle nous demande un effort, cette Joëlle, et un peu d’audace. Ecoutez par exemple ses duos récents avec le tromboniste Georges Lewis ou le trompettiste Jean-Luc Capozzo: si vous vous êtes un jour demandé ce qu’a pu donné cette fameuse rencontre fortuite d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table d’opération, vous obtenez peut-être là un début de réponse. Et si, en écoutant, votre oreille se crispe, appelez votre oeil à la rescousse: regardez ou imaginez un tableau de Jackson Pollock, ou de Karel Appel, ou d’autres lurons de la même espèce.

A signaler aussi, un duo plus ancien avec l’immense et regretté Steve Lacy « One more time », enregistré au Café Belga à Bruxelles. Et pour ne pas faire de jaloux, et parce que la pochette est plus colorée, c’est celle que je choisis pour illustrer cette chronique.