Les Intégrales (2 bis): Spirou et Fantasio


J’ai loué, il y a quelques temps, la qualité des Intégrales consacrées à Spirou et Fantasio. Ce tome 11 réunit les trois dernières histoires signées Jean-Claude Fournier entre 1976 et 1979 – L’Ankou, Kodo le tyran et Des haricots partout –, ainsi que plusieurs inédits, en album ou tout court. Dans la longue préface enrichie de croquis divers, on apprend, de la bouche même de l’intéressé, les conditions de son départ de Dupuis, un départ plus ou moins forcé, ou tout au moins fortement souhaité. Fournier n’a pas été poussé dehors, à proprement parler, mais c’est tout comme. En cause? Le nucléaire. Et un album, L’Ankou. Le dessinateur est en effet breton et c’est sur ses terres, à Plogoff, dans le Finistère, qu’à la fin des années 1970, l’Etat giscardien entend construire une nouvelle centrale nucléaire (qui ne verra jamais le jour grâce à l’élection de Mitterrand). Or ce vingt-septième épisodes des aventures du groom et de son copain journaliste se déroule non seulement en Bretagne (une version bretonne paraît d’ailleurs en même temps) mais, en plus, dénonce… le nucléaire. L’action se passe en effet dans le village de Berniliz où est implantée ce que l’Ankou lui-même nomme une «usine de mort». Or il existe bien une centrale bretonne à… Bernnilis. Dès lors, comme le raconte Fournier, invité par le comité d’entreprise de la centrale pour dédicacer son album, il se voit interdire l’accès au site. Réfugié à la mairie, il en est chassé par le maire lorsque celui-ci découvre l’histoire dans l’album que l’auteur vient de lui signer. Evidemment toute la presse en parle, régionale mais aussi nationale. Fournier, qui, en plus, publie des dessins dans un journal militant, Le Peuple breton (notamment un dénonçant le refus de certains médecins bretons de pratiquer l’IVG, reproduit dans cette intégrale), devient alors le «gauchiste breton». Ce qui ne plaît guère dans l’entourage de Dupuis, notamment chez les héritiers de la famille. Qui, proférant à son encontre des contre-vérités, soit connaissent très mal ses albums, soit cherchent n’importe quel prétexte pour le mettre dehors. Des bruits courent effectivement que son temps est compté. Fournier aura quand même le temps de réaliser deux autres histoires – alors qu’il avait un vaste projet en six tomes – avant qu’on lui propose, sous le prétexte que les personnages doivent être quasi constamment présents dans l’hebdomadaire, d’alterner avec un autre auteur (comme cela se fait par exemple aujourd’hui avec Blake et Mortimer). Il refuse et claque la porte. Mais il reviendra. D’abord avec la suite des histoires de son héros Bizu, à la charnière des années 1980-90, puis, à partir de 1995, avec Les Crannibales, série humoristique scénarisée par Zidrou arrêtée en 2005 après huit recueils. En 2008, il s’est essayé au dessin réaliste dans Les Chevaux du vent, chez Aire Libre, écrit par Lax. Er dont nous attendons toujours la suite… Dans cette Intégrale, on trouve en outre cinq contes illustrés par Fournier parus dans Spirou en 1976 et 1977, mais inédits en album, ainsi que le crayonné des cinq premières planches de La maison dans la mousse, le récit qu’il avait entamé lorsqu’il a quitté Dupuis. Ces planches, particulièrement poétiques, sont publiées pour la première fois.

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