Les mauvaises langues

Bon, ça y est… On n’y croyait plus, mais les places boursières et les agences de notation nous y ont contraints : nous aurons un gouvernement avant la Saint-Sylvestre. Bien sûr, les mauvaises langues (et il n’en manque pas) diront qu’il ressemble furieusement au précédent, même s’il y a quand même une différence de taille : un premier ministre francophone (lequel, à en croire toujours les mauvaises langues, n’en parle bien aucune, de langue), mais qui devrait être asexué linguistiquement (ou ne devrait pas l’être, toujours selon l’une ou l’autre M.L.). Tout a été pénible, depuis près de 600 jours. Accouchement aux forceps. Mais tous les négociateurs sourient et proclament leur satisfaction, leur attachement aux accords et leur farouche détermination à les défendre courageusement et jusqu’au bout. Quel bout ? Certaines M.L. affirment que le nouveau gouvernement ne durera pas longtemps, juste assez pour faire appliquer les réformes institutionnelles. Après, l’un ou l’autre prendra la responsabilité de le faire tomber. Qui ? D’après des M.L., Alexander De Croo, bien sûr. Les M.L. disent aussi que ce sera, de toute manière, le dernier gouvernement belge. Ce serait d’ailleurs la raison pour laquelle Di Rupo, d’une manière ou d’une autre, gardera sa collection de casquettes, président du PS, bourgmestre de Mons et premier ministre. On s’est juste donné un peu de temps. C’est comme le budget, d’ailleurs. Se donner un peu de temps; même là, on dirait que cela devient difficile à trouver. On ne donne plus du temps, on le prête. À taux élevé. Le budget belge n’est pas différent des autres budgets européens; on joue tous contre la montre avec un terrible handicap. Nos joueurs (les M.L. ne les appellent plus nos « champions ») sont à bout de souffle, condamnés à toujours réagir, sur la défensive. Aucune stratégie véritable, aucune autre manoeuvre sinon espérer n’être qu’un coup en retard. Mais les plus M.L., celles qui ne respectent rien et se moquent de tout, affirment qu’on n’est pas un coup en retard; on est un match en retard. Pire, on joue avec des règles qui ne sont plus celles de l’adversaire. Pire, l’adversaire n’a plus aucune règle. Il n’y a plus de jeu. Game over. Nous sommes comme le coyote des dessins animés qui continue à courir alors que, sous ses pattes, c’est le précipice. « Fasten your seatbelt », lançait récemment un économiste sur Twitter. Les M.L. sifflent à nos oreilles que la fin d’un monde arrive, et peut-être avant décembre 2012. Ainsi parla la Mauvaise Langue : la seule certitude qui nous reste est que l’incertitude règne en maîtresse absolue. Toutes les décisions sont temporaires. Toutes les mesures sont insuffisantes. Toutes les règles sont abolies. Mais il faut faire comme si tout allait bien. Comme si tout allait se régler. Comme si le Saint Marché Tout Puissant allait encore et toujours se régénérer, inventer des solutions radicalement innovantes pour permettre de maintenir debout le cadavre d’un capitalisme déshumanisé et déshumanisant. Mais ce que les M.L. ne disent pas, c’est qu’il y a une forme de réaction possible : l’inventivité. La créativité. Et que cette réaction dépend de chacun de nous. Inventer de nouvelles formes de démocratie, de nouveaux modèles sociaux et économiques. Rompre avec des certitudes comme celles d’une nécessaire et impérative croissance continue. Admettre que l’équilibre mondial a changé et qu’il faut, sans plus attendre, nous tourner volontairement vers l’Est et l’Asie. Travailler avec la Chine sans prétendre vouloir leur « apprendre » quoi que ce soit, à commencer par une démocratie qui est chez nous moribonde. Apprendre l’humilité. Une révolution, pour l’Europe. Mais si nous voulons éviter l’humiliation que nous prédisent les M.L., il n’y a pas d’alternative. Sans doute Di Rupo et ses partenaires ne pouvaient-ils pas faire plus. Ni moins, d’ailleurs. À nous tous, maintenant, de faire taire les M.L. Et d’apprendre le chinois.

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