Les oghouzes et les petchénègues



Enfant, je pouvais passer des heures à feuilleter ce livre de Lilian et Fred Funcken, Le Costume et les armes des soldats de tous les temps, paru chez Casterman en 1966. J’avais une préférence pour les périodes les plus anciennes. Les Assyriens, les Mèdes et les Perses, les Égyptiens et les Grecs, les Étrusques et les Romains, les Gaulois. Les invasions : les Huns, les Francs, les Anglo-Saxons, les Vikings, les Sarrasins. Mais aussi les Carolingiens, les armées féodales… Je n’ai jamais oublié ce sous-chapitre : « Les Oghouzes et les Petchénègues », pour sa sonorité, son mystère, sa part secrète. J’ai remis la main sur le livre et je constate que je connais encore chaque dessin par cœur, les détails, les couleurs, les planches avec les armes et les tenues de combat, les scènes d’attaque ou de bivouac, sans oublier ce guerrier qui utilisait son casque comme un bol pour boire l’eau fraîche d’un torrent. Que de poésie quand je compare cet ouvrage à la rhétorique guerrière des autorités du siècle 21. Car on nous parle sans cesse de « première ligne », de « front », d’une « armée sanitaire », on nous répète que « nous sommes en guerre ». On nous met des masques, comme on protégeait les Poilus de 14-18 du gaz moutarde, comme on cachait les visages des « gueules cassées », défigurés par la mitraille et les shrapnels. Aujourd'hui, sous des morceaux d’étoffe, on cache la tristesse, le désarroi, la peur, le stress, la colère, la résignation, les blessures intérieures. Plus les mois passent, moins je comprends quoi que ce soit aux décisions prises, à l’immobilisme général, aux gesticulations verbeuses et aux effets d’annonce. La tenue ou le report des sacro-saints « comités de concertation » m’échappent totalement, la starification de la virologie et déification de l’expertise m’éberluent. Tout est graphiques, statistiques et confettis. J’y perds mon latin – pardon mon oghouze, mon turc commun sud-occidental ! Pour celui qui n’est pas spécialiste des migrations des peuplades turques du VIIe siècle, ce que nous vivons depuis un an est aussi abscons que ce titre : « Les Oghouzes et les Petchénègues ». Seul un enfant avec son innocence, son imagination et ses rêves démesurés peut traverser tout ça sans trop s’abîmer. On devrait toujours retourner à ses albums de jeunesse, les palper, se replonger dans la poésie des dessins, dans les histoires simples d’un monde normal…

Photo : Unsplash

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