Les races existent !



« Come no? » s’exclame Guido, incarné par Benigni, dans La Vita è bella. Pour séduire sa princesse, institutrice, ce Juif ingénieux se fait passer pour un inspecteur fasciste venu démontrer aux enfants la réalité des races et la supériorité de la race italienne, dont il serait un représentant parfait…


L’humour, l’élégance et le talent en moins, c’est ce que disent, de manière de plus en plus décomplexée et au premier degré ces penseurs de l’ultra-droite, tels Renaud Camus et Eric Zemmour en France, ou Steve Bannon, invitant les membres et sympathisants du FN à être fiers d’être appelés « racistes ». Certains, comme ce dernier, se réfèrent à un roman de Jean Raspail, écrivain royaliste et soutien du FN, Le Camp de saints, qui raconte l’effondrement de l’Europe et de la race blanche après l’invasion d’une flottille de bateaux pleins de réfugiés indiens.


Renaud Camus, dans Le mot « Race », son dernier pamphlet, tout comme Zemmour dans son Destin français, partent d’une idée : les « gauchistes » abusent de l’argument selon lequel le concept de race n’a pas de fondement scientifique pour faire croire que les races n’existent pas. Or, selon eux, qu’un concept n’ait pas de fondement scientifique n’empêche pas qu’il désigne une réalité. Sur ce point, ils ont tout à fait raison, si l’on précise : une réalité peut être une idée fausse conduisant à commettre certains actes très réels et très concrets. Ainsi, la supériorité d’une religion sur toutes les autres – qui n’est jamais qu’une croyance sans le moindre fondement – a justifié des massacres sans fin. De même, l’existence d’une supposée race germanique, absurdité scientifique, a permis de bâtir le mensonge nazi et de justifier l’injustifiable.


Après le droit, la race

Dans son essai La loi du sang. Penser et agir comme un nazi, Johann Chapoutot explique ces fondements. J’ai parlé dans une récente chronique de la prédominance du Droit sur la loi. Bien entendu, le concept de race est central, et c’est sur lui qu’Hitler et les siens bâtissent d’ailleurs cette idée d’une prédominance du Droit sur la loi (le Droit auquel ils se réfèrent étant ce droit naturel que tout pur Germain connaît d’instinct, alors que la loi est une invention des faibles, en particulier des Juifs, pour obtenir une protection que le Droit naturel leur refuserait). La Shoah a démontré l’ampleur de l’ignominie et les sciences ont achevé de démonter l’édifice du « racisme », qui se voulait à l’origine une théorie scientifique.


Pour Camus (Renaud, précisons, Albert n’aurait jamais écrit la première lettre des propos répugnants de son homonyme), le tabou jeté sur le mot « race » a « rendu impossibles et caduques les réactions naturelles antérieures à ce genre de commotions, toute résistance sérieuse à ces flux, toute riposte de protection sûre de son droit de la part de cultures, de nations et de civilisations millénaires. » Ce tabou n’est pas seulement voulu par les gauchistes irresponsables ; il est aussi l’invention d’un capitalisme débridé qui exigeait « que l’homme fût échangeable à merci, comme un produit ». Et de conclure : « Le grand brassage des populations était à ce prix [celui de la criminalisation du racisme et des racistes], avec la disparition qu’il implique, à terme, des moins nombreuses, des plus onéreuses et des moins populaires d’entre elles, rendues tout à fait incapables, par cet interdit, de défendre sur Terre un espace qui fût leur, ou même de prétendre au moindre titre opposable sur lui. »


Ces populations peu nombreuses, les plus onéreuses et les moins populaires, Renaud Camus ne le précise pas, ce sont bien entendu les Européens, et peut-être aussi les Étasuniens, qui ne sont jamais que d’anciens migrants européens plus chanceux que leurs frères contemporains.


Européens, races en disparition ?

Si la fameuse « race blanche et chrétienne » que défendent Orban et ses amis est en danger d’extinction, est-ce vraiment pour ces raisons ? Son impopularité est-elle compatible avec le fait qu’elle a imposé à l’échelle du globe un modèle de vie et de dépense absolument impossible à soutenir, une culture certes magnifique mais qui a souvent tendance à effacer les autres cultures ? Oui, elle est « onéreuse » : et c’est le reste du monde qui paie le prix de son incurie décadente.


Je n’ai pas de souci à maintenir la validité du concept de « race », qui se cache aujourd’hui (mais de moins en moins) derrière ceux de « civilisation », de « culture », de « peuple » ou de « nation ». Et même, je suis convaincu qu’il faut le dénoncer haut et fort. Les races n’existent pas scientifiquement, mais la ségrégation, l’injustice sont toujours fondées sur l’idée que certains, par la grâce de leur Histoire, de leur couleur, de leurs possessions, ont davantage le droit de vivre et de posséder que les autres peuples.

Zemmour, avec ses propos grotesques sur les prénoms, est le bouffon d’une cour apeurée. Ce sont les Lannister assiégés dans leur forteresse, préférant s’entre-déchirer plutôt que de s’unir contre le véritable danger qui vient de derrière le Mur. Le véritable danger qui nous attend, ce ne sont pas les vagues migratoires ; c’est ce qui les provoque.


Une race de privilégiés condamnés

À côté du plaidoyer pour une « légitime défense » qui n’est jamais qu’une illégitime démence, on trouve heureusement des analyses plus pertinentes, comme celle de Bruno Latour qui, dans Où atterrir ?, réunit dans la photographie de notre monde en crise trois phénomènes qui sont intrinsèquement liés, même si d’aucuns font tout pour les dissocier : la dérégulation consécutive à la chute du Mur ; l’explosion « de plus en plus vertigineuse » des inégalités ; enfin, et qui débute au même moment historique, « l’entreprise systématique pour nier l’existence de la mutation climatique. (“Climat” est pris ici au sens très général des rapports des humains à leurs conditions matérielles d’existence.) » Et de poursuivre son analyse : « tout se passe comme si une partie importante des classes dirigeantes (ce qu’on appelle aujourd’hui de façon trop vague les “élites”) était arrivée à la conclusion qu’il n’y aurait plus assez de place sur terre pour elles et pour le reste de ses habitants . Par conséquent, elles ont décidé qu’il était devenu inutile de faire comme si l’histoire allait continuer de mener vers un horizon commun où “tous les hommes” pourraient également prospérer . Depuis les années 1980, les classes dirigeantes ne prétendent plus diriger mais se mettre à l’abri hors du monde. De cette fuite, dont Donald Trump n’est que le symbole parmi d’autres, nous subissons tous les conséquences, rendus fous par l’absence d’un monde commun à partager. »


On complètera cette approche par le très bon article publié sur le site de Mediapart et qui fait largement référence aux travaux du démographe François Héran, lequel apporte une réfutation convaincante aux projections apocalyptiques qu’un Stephen Smith a développées dans son essai La ruée vers l’Europe : « Sauver les migrants, c’est nous sauver nous-mêmes », une perspective radicalement opposée à la vision égoïste, étriquée et absurde des zemmouristes.


La crise du climat et les races

La race que veulent défendre Bannon et cie n’est nulle autre que cette clique de privilégiés – dont nous sommes – qui, au vu du naufrage annoncé, est prête à laisser se noyer le reste de l’humanité plutôt que d’entreprendre les réformes peut-être douloureuses mais indispensables pour assurer la survie de tous. Et leur agressivité – ce que certains prennent pour une « décomplexion » – résulte d’une angoisse profonde qu’analyse Latour : « chacun d’entre nous commence à sentir le sol se dérober sous ses pieds. Nous découvrons plus ou moins obscurément que nous sommes tous en migration vers des territoires à redécouvrir et à réoccuper. »


Le populisme qui sévit aujourd’hui n’est rien d’autre que la traduction de cette panique en termes politiques. Le « peuple » n’est, pour les leaders populistes, qu’une masse manipulable que l’on peut nourrir de discours revalorisant (rien de tel que de se croire membre d’une race supérieure) et abreuver de solutions violemment simplistes ou simplement violentes ; cette « masse » est le futur contingent des esclaves, des serviteurs et des travailleurs dont cette élite, qui ne peut renoncer à ses avantages, se servira pour maintenir son niveau de vie, soit comme soldats pour la défense contre les ennemis, soit pour assurer les tâches quotidiennes des seigneurs. Voilà pourquoi le M5S italien fait alliance avec les fascistes. Voilà pourquoi même le MR, chaque jour plus populiste, repasse tous les jours un vernis d’honorabilité sur les propos et les agissements de ses alliés de la N-VA.


La survie

Si on laisse cette dérive progresser, Zemmour, Bannon et toutes celles et tous ceux qui prônent la supériorité de la « race blanche » pour cacher leur désir de préserver les privilèges exorbitants et scandaleux des Occidentaux, auront raison : la guerre des « races », ou des « civilisations » aura lieu. Elle sera terrible et tout le monde sera perdant.

Avec les nazis, ils ont tort sur un point essentiel : le prétendu darwinisme selon lequel le plus fort doit l’emporter et la sélection dépendrait de l’élimination des plus faibles. Même Darwin récusait cette vision réductrice des forces qui mènent la vie ; Kropotkine, à la même époque, sur la base d’observations aussi précises que celles de Darwin – qu’il admirait –, démontre que la loi du vivant et de la préservation est davantage fondée sur l’entraide.


Nous n’avons qu’un sol, qu’une terre. Si une « race » prétend avoir plus de droit que d’autres à y vivre, au risque de génocides pour assurer sa survie, une conclusion me semble s’imposer : l’humain n’a plus sa place sur Terre. Il est temps que nous la rendions à la Vie. Mais je ne crois pas à cette supériorité, et j’espère encore que l’entraide l’emportera sur la compétition. Pour la sauvegarde de toutes les races, réelles ou fantasmées.


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