Les Schtroumpfs, sujets anthropologiques


J’ai lu avec beaucoup de retard un livre dont on a beaucoup parlé à sa sortie il y a deux ans, mais dans lequel je ne m’étais toujours pas décidé à entrer, Le petit livre bleu, sous-titré «Analyse critique et politique de la société des Schtroumpfs». Je tenais néanmoins à en dire deux mots ici tant il m’a enthousiasmé. Ce petit bouquin – par sa taille – a fait à l’époque couler pas mal de salive, ceux qui l’avaient lu (ou pas d’ailleurs) se partageant en deux clans, les amusés et les offusqués. Pour se protéger, l’auteur, Antoine Buéno, arguait qu’il ne fallait pas le prendre au sérieux. Il a tort: c’est au contraire avec sérieux qu’il applique des grilles de lectures anthropologique et sociologique – il cite Lévi-Strauss et Weber – à l’univers créé par Peyo qu’il a relu case par case. Mais il ne faut pas le prendre au premier degré, comme l’indique une foule d’indices disséminés dans son exposé. Il aborde d’abord la taille des bonshommes. Remarquant qu’un schtroumpf est dit «haut comme trois pommes», selon la formule consacrée, il s’interroge sur la grosseur des pommes à prendre en compte. Selon que ce fruit mesure 5 ou 10 cm de circonférence, le lutin passe en effet de 15 à 30 cm, ce qui, on en conviendra, change tout. Il se pose aussi la question de l’immortalité de ces petits êtres dotés, comme l’indique l’âge du Grand Schtroumpf (540 ans), d’une longévité «étonnante». Au point d’évoquer la possibilité qu’un schtroumpf, vu «qu’il ne paraît pas avoir d’équivalant connu dans le règne animal terrestre», soit «une création originale de Peyo». Sont-ils des vertébrés, comme on serait enclin à le penser puisqu’ils marchent? Appartiennent-ils à la famille des reptiles, des mammifères? Mais on constate leur absence d’écailles et de mamelles, et leur mode respiratoire – cutané? ce qui expliquerait leur couleur bleue – n’est pas précisément établi. Bref, un certain nombre de questions posées dans la première partie de cet essai reste sans réponses définitives. Tout juste l’auteur se permet-il de lancer quelques pistes de réflexion, quitte à plonger son lecteur dans un abîme de perplexité. Mais c’est la seconde partie qui a fait problème pour nombre de lecteurs qui se sont sentis attaqués dans leurs émotions enfantines. En effet, pour Buéno, l’univers des schtroumpfs n’est rien moins qu’«un archétype d’utopie totalitaire empreint de stalinisme et de nazisme». Et il le prouve, lui appliquant les caractéristiques de chacun de ces modèles. La société schtroumpf est utopiste en ce qu’elle est harmonieuse, sans argent, collectiviste, heureuse, stable et dirigiste. Et aussi venue de nulle part. «Faisons-nous violence et admettons ceci, constate-t-il: le pays des schtroumpfs n’existe pas et n’a peut-être jamais existé. La rareté des indications géographiques fournies par Peyo et le caractère quelque peu fantasmagorique du village des schtroumpfs et de ses abords rendent très probable cette triste possibilité.» Mais ce monde est aussi stalinien – primat du groupe sur l’individu, Gargamel symbole du capitaliste juif, collectivisme, égalitarisme prolétarien… – et nazi – racisme (les schtroumpfs noirs sont «des débiles sautillants ne sachant hurler que «Gnap!, Gnap!, Gnap!» et cannibales »), antisémitisme (Gargamel, dont le chat s’appelle Azraël, a un comportement et un faciès fidèles à la caricature nazie), misogynie (la Schtroumpfette cumule tous les défauts attribués à la femme), corporatisme (chaque schtroumpf est désigné par sa fonction ou son caractère), référence à un monde médiéval fantasmé… Et, in fine, il est totalitaire, dominé par un Grand Schtroumpf détenteur d’un pouvoir gérontocratique absolu (et non élu). C’est donc une société organique, sans intermédiaire entre le chef et ses sujets, policière, paternaliste, où n’existe aucune opposition, ni même de mouvement de contestation tant le système est intériorisé. Mais, dans sa démonstration, l’essayiste passe sous silence le versant répressif de ces régimes: les camps de concentration et d’extermination, les purges, les emprisonnements, les tortures, etc. Et le personnage le plus complexe de la série, le Schtroumpf à lunettes, y apparaît à la fois comme la figure de l’intellectuel et plus certainement de Trotski, donc tyrannisé et battu par ses congénères sous le regard indifférent du Grand Schtroumpf/Satine, et comme l’incarnation de la police politique de ce même potentat à laquelle il ne cesse de se référer («Le Grand Schtroumpf a dit que…»). Cette double posture dont le caractère inconciliable n’est pas frontalement exposé car elle développée dans deux chapitres différents confirme qu’avec son étude extrêmement poussée, Antoine Buéno s’est d’abord amusé.

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