Lettre à mon ami Vincent

Comment est-il possible que je n’aie pas jugé correctement l’évolution des esprits flamands depuis 2007? De plus en plus de gens – mêmes universitaires et de bonnes familles – se disent favorable à De Wever et son programme nationaliste flamand. Comment peut-on expliquer ce changement? Ou peut-être ne s’agit-il pas d’un changement, seulement la poursuite d’une évolution lente que certains croyaient terminée? Laissez-moi essayer de trouver quelques réponses à ces questions. Il y a peu, un francophone me disait que de plus en plus de Flamands refusent de lui parler en français. Ce n’est pas le constat qui m’a étonné, mais le fait qu’il soit étonné et trouve cela injuste. Aujourd’hui sort un livre sur le rôle de la langue dans la formation d’une identité nationale. Dans une émission radio, Els Witte, ancien recteur de la Vlaamse Universiteit Brussel (VUB), soulignait l’importance de la langue dans la formation d’un sentiment commun. Elle indiquait le rôle que joue aujourd’hui encore cette lutte culturelle. Non, dit-elle, le néerlandais n’a pas obtenu sa juste place dans les esprits francophones. La preuve est entre autres la proposition de remplacer le bilinguisme individuel dans les services publics à Bruxelles par un bilinguisme par service. Ceci, dit-elle, affirme la prétendue supériorité de la langue française. Ce discours me rappelait les récentes déclarations francophones (entre autre de Rudy Demotte et Charles Piqué, PS) qui parlaient des Flamands à Bruxelles comme « la minorité la plus protégée du monde ». Je pense qu’il n’est pas juste de réduire la majorité du pays à un statut inférieur dans sa propre capitale. C’est pour cela que j’ai protesté fermement contre cette idée qui était aussi reprise dans la dernière proposition d’Elio Di Rupo (à lire dans mon commentaire  « L’ultime hallucination d’Elio »). La raison de cette réaction vive est qu’on oublie que la minorité francophone du pays n’est pas une minorité au niveau fédéral. Elle a même obtenu tous les leviers nécessaires pour bloquer ad aeternam la majorité néerlandophone au parlement. Si donc on réduit les Flamands de Bruxelles à une minorité, il faut remettre en question tous les privilèges francophones au niveau fédéral. Je ne pense pas que ce soit le but des politiques francophones, mais ce pourrait l’être en Flandre où de plus en plus de gens se rendent compte du déséquilibre politique et culturel au niveau fédéral. Pour eux, une des solutions est de diminuer les attributions fédérales et ainsi diminuer les blocages possibles par les francophones. Karel De Gucht, il y a quelques temps, disait que le gouvernement fédéral était comme une conférence internationale où des intérêts divergents bloquent souvent tout progrès. Voilà une explication partielle d’une évolution de longue date : la lutte pour plus de pouvoir. La scission devenant ainsi la solution ultime. Bart De Wever, aussi intelligent et bon communicateur qu’il soit, n’est que le président d’un parti politique sans appui intellectuel et sans logistique bien organisée, ce dont profitent les partis traditionnels comme le PS et la CD&V. Il ne peut donc pas peser sur les négociations sur base de propositions étudiées en profondeur. Mais il a quelque chose que les politiques des partis traditionnels néerlandophones n’ont jamais eu: un électorat qui ne leur demande pas de céder pour devenir premier ministre. Cette situation leur permet de faire exactement ce que les francophones (qui n’avaient pas non plus la chance de devenir premier) ont fait pendant trois ans de suite ; dire non à chaque proposition qui ne leur convenait pas. C’est de toute façon bizarre que, dans De Standaard, Philippe Moureaux (vice-président du PS) fulmine contre De Wever sous prétexte qu’il dise toujours NON. A-t-il si courte mémoire? Le manque de confiance des deux côtés peut aussi s’expliquer. En Wallonie, on craint que De Wever veuille la scission du pays ; son programme est clair, dit-on. En Flandre, par contre, De Wever a toujours dit qu’il respectera la démocratie et donc qu’il n’est pas question d’une scission aussi longtemps qu’une majorité de la population flamande ne le demande pas. Et cette majorité n’existe pas pour l’heure, et ne risque pas de se présenter à court terme. Mais si les francophones en font  une « self fulfilling prophecy », il n’est pas exclu qu’en Wallonie on ne veuille plus d’une Belgique dominée par les néerlandophones. En tout cas, cet argument impressionne de moins en moins en Flandre. Du côté flamand on rappelle (lire DS 6/10, professeur Bart Maddens) des compromis précédents qui n’ont jamais été mis en pratique. D’où la grande réticence face à des accords sans engagement ferme. Retrouver la confiance ne sera pas simple. Reste le comportement des médias flamands. Depuis près d’un mois, les médias ont, plus que dans le passé, appuyé les revendications flamandes qui, ne l’oublions pas, font partie d’une déclaration parlementaire votée à une grande majorité au parlement flamand. Les appels de certains proches de la majorité (le syndicat et le CEO du journal De Standaard) pour ne pas voter pour la N-VA ont fait beaucoup de tort. La diffamation que subit De Wever dans la presse francophone n’a fait qu’accroître sa popularité en Flandre. Personnellement, j’ai été stupéfait de lire dans Le Soir la suggestion que De Wever est un sympathisant du nazisme parce que son grand-père l’était. Se rend-on bien compte que cette argumentation ressemble très fort à celle des nazis vis-à-vis des Juifs, désignés comme « Untermenschen » par naissance ? Voilà quelques pensées lourdes ; j’avoue que je réfléchirai plus longtemps avant de redire qu’on s’en sortira facilement. Devrons-nous attendre à nouveau trois ans avant que l’on retrouve la paix? Pourquoi ne pas inverser les conditions et essayer d’écrire une déclaration positive en indiquant ce que nous pouvons et voulons faire ensemble? Sans même faire l’exercice, la peur qu’il ne restera plus grand-chose est-elle bien justifiée ? Comme vous savez, la peur et la colère sont mauvaises conseillères. Sincères salutations, Pierre

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