Lettre à mon ami Vincent (4)

Cher Vincent,

J’ai lu et relu attentivement votre article dans De Standaard, dans lequel vous attaquez l’archevêque Léonard. Je partage votre position : Léonard sait très bien ce qu’il dit ou non aux médias. Je respecte votre critique sur la façon dont Léonard interprète les règles de l’Église de Rome et SUR son attitude vis-à-vis de malades du sida et des homosexuels.

J’ai aussi lu les explications de Léonard et après la lecture des deux, je reste avec une question: pourquoi un archevêque qui n’a rien à dire à personne sauf aux croyants, devient presque le diable en personne pour des gens qui ne sont pas concernés? D’ailleurs, êtes vous sûr que les homosexuels apprécient votre intervention alors qu’ils sont bien capables eux-mêmes de se défendre?

Ma critique de Léonard ne porte pas seulement sur son attitude vis-à-vis des homosexuels et des sidéens ; comme j’ai tâché de le démontrer dans la chronique du Standaard, il s’agit plus profondément d’un double discours, dont le premier (et à mon avis, le seul qui compte vraiment aux yeux de Mgr Léonard) s’adresse à la frange la plus réactionnaire et conservatrice de l’Église. Quant à ce que les homosexuels peuvent penser du fait que je «les» défende, alors qu’ils sont capables de le faire eux-mêmes… Je considère que la solidarité est une valeur fondamentales de la démocratie. Chaque «groupe» ne peut compter que sur lui pour se défendre ? Souvenez-vous la situation des Juifs en Allemagne nazie et cette petite histoire : «Quand ils sont venus arrêter les communistes, je n’ai rien ; quand ils ont arrêté les Juifs, je n’ai rien dit. Et quand ils sont venus m’arrêter, il n’y avait plus personne pour protester.»

Mais lorsque vous exigez que l’archevêque démissionne de sa fonction à l’université catholique de Louvain, vous y allez un peu trop fort. Souvenez-vous combien de gens ont déjà souffert à cause de leur religion ou autre distinction intellectuelle ou même physique ? Votre appel à l’expulsion touche aux fondations de notre société civilisée : la liberté de religion et la liberté d’expression. Si on poursuit ce raisonnement, quiconque aurait une interprétation particulière de la Thenach ou d’une autre écriture sainte comme le Coran, risquerait-il aussi l’expulsion?

Tout d’abord, je vous rappelle qu’il s’agit d’une pétition signée par plus de 300 professeurs de l’UCL. Bien sûr, la liberté d’expression est fondamentale (y compris l’expression de notre colère vis-à-vis des déclarations de Mgr Léonard et de ce point de vue qui considère que c’est incompatible avec sa fonction de Grand Chancelier de l’université) ; mais quand on occupe une fonction officielle, qu’elle soit symbolique ou non, cette liberté d’expression doit tenir compte du fait qu’elle engage d’autres que soi. Et ce qui était en cause, c’était avant tout la manière dont Mgr Léonard se moquait des principes fondamentaux de la justice, pilier de notre démocratie ; ce n’était pas une «disputatio» théologique, dans laquelle effectivement il est tout à fait libre de défendre l’interprétation théologique qu’il veut.

Entre-temps nos politiques deviennent d’extraordinaires champions du surplace. Johan Vande Lanotte trouvera-t-il la bonne piste pour aboutir? J’hésite et, dans la presse flamande, les échos ne sont pas rassurants ; les élections se rapprochent. Ce qui paraissait autrefois facile est devenu un nœud gordien incroyable. J’ai l’impression que personne ne veut que cela avance : ni Di Rupo et les francophones parce que le statu quo leur convient très bien, ni De Wever parce qu’il sait qu’il ne pourra plus vendre un compromis à la Belge. Dans Knack de cette semaine, Philippe Dutilleul constate que la différence entre le caractère fictif de Bye Bye Belgium et la situation actuelle devient de plus en plus ténue. IL prétend que le vrai problème est que de plus en plus de politiques flamands pensent que la Belgique dans sa forme actuelle n’a plus de sens. Et il craint que si les francophones continuent à dire non aux revendications flamandes cela se terminera mal. Bye Bye Belgium, une self fulfilling prophecy ?

Dans mon dernier blog-note, j’évoquais la possibilité que, dans cette poésie particulière des appellations données par le Palais, Johan Vande Lanotte, ministre en poste à l’époque de la mort de Sémira Adamu, devienne l’étouffeur de la Belgique. Mais j’ai quand même l’impression qu’une solution sortira, ne serait-ce que parce que les responsables politiques n’ont pas le choix, et que des élections ne changeraient rien.

Il y a quand même quelque chose de curieux dans la position des Flamands par rapport au «plan B» des francophones ; ce sera bientôt comme si ce sont ces derniers qui veulent la séparation du pays… N’oublions pas que cette scission est au programme de plusieurs partis nationalistes flamands depuis des décennies, et tout particulièrement de la NVA qui a obtenu 30 % au dernier scrutin. Vous allez me répondre que 30% n’est pas une majorité, et que sans doute tous les électeurs de la NVA ne veulent pas la séparation ; mais c’est néanmoins un objectif clairement déclaré du parti pour lequel ils ont voté, tandis que l’hypothèse du «plan B» francophone n’est qu’une déclaration médiatique, dans un contexte particulier, et Bye Bye Belgique, une émission de télé. Je dirais donc plutôt que c’est l’hypothèse flamande d’une séparation qui fait son chemin y compris dans les esprits des francophones, et que s’il y a une prophétie, elle est née de ce côté de la frontière linguistique, pas du nôtre.

La scission du pays n’est plus un tabou. A la VRT le reportage, que vous avez pu suivre à la RTBF, était à mes yeux assez correct mais hélas trop superficiel pour en tirer des conclusions claires. Pour la Flandre, la scission ne reste qu’un bâton derrière la porte, mais un bâton dont on tient compte. Tout en restant convaincu qu’une large majorité n’en veut pas, Rik Van Cauwelaert, directeur de Knack, fait remarquer qu’en 1830 l’élite francophone bruxelloise n’a pas non plus demandé à la majorité (flamande) si elle était d’accord avec la scission.

Ce qui plombe le débat belge, c’est qu’on revient toujours avec des arguments pseudo-historiques et largement fantasmés. Pourquoi pas ressortir Charles Quint, né à Gand, capable d’unifier une mosaïque de langues ? Ce serait idiot, sûrement, mais pas moins que cette remarque de Rik Van Cauwelaert. L’élite en 1830 était francophone, c’est un fait social, pas linguistique ; elle l’était, du nord au sud du pays, tant à Ostende qu’à Arlon. Et le peuple n’était pas francophone, ni au nord, ni au sud.

Je ne sais pas comment nous pouvons nous en sortir, mais j’espère que la solution nous donnera la paix pour une longue période. Je ne pense pas qu’un compromis à la Belge, qui pourrait être présenté de part et d’autre comme un victoire, suffira. Comme vous savez, je suis persuadé qu’une confédération répond le mieux aux revendications flamandes tout en préservant l’essentiel pour la communauté francophone. Mais je reconnais que c’est un grand pas qui nécessite la confiance en soi-même.

Entre-temps je lis que dans le milieu académique bruxellois, on se demande comment on pourra vivre dans une ville où la majorité sera bientôt musulmane. En même temps, en Flandre, on constate deux choses : des immigrés qui, en un an, parviennent à parler le néerlandais mais malgré cela ne trouvent pas toujours du travail. D’autres, parfois de la troisième génération, refusent de s’intégrer et s’enferment dans un isolement culturel et religieux. Que deviendront Bruxelles, Malines et les autres villes dans 25 ans, avec une majorité culturelle qui n’est pas la nôtre?

Voilà un terrain mouvant… Le repli identitaire que vous pointez du doigt n’est pas l’apanage des communautés musulmanes. À sa manière, Mgr Léonard y contribue aussi. Il n’y a pas de culture si celle-ci est synonyme d’enfermement. L’identité culturelle de l’occident n’a cessé de se modifier, et elle doit le faire encore. C’est à nous et à nos enfants de l’inventer ; mais pour cela, il faut un climat serein, tolérant, ouvert…

Vous voyez que je n’ai que des questions à vous offrir. Avez-vous des réponses ?

#MgrLéonard

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