Lionel Duroy au cœur de la république serbe de Bosnie


En mars 1994, Ana Mladic se suicide. Elle est la fille de Ratko Mladic, notamment responsable du massacre de Srebrenica, poursuivi par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPY) pour crimes contre l’humanité. Lionel Duroy, qui ne cesse de régler ses comptes avec ses parents à travers ses romans (Priez pour nous, Mon premier jour de bonheur, Le Chagrin, etc.) et qui s’interroge depuis longtemps sur les enfants de criminels de guerre (notamment nazis), est profondément troublé par cet acte. C’est pourquoi, en novembre 2010, cet ancien journaliste de Libération est retourné dans une région dont, à l’automne 1993, en pleine guerre, il a arpenté le front côté croate puis côté serbe. Accompagné d’un jeune traducteur serbe de Belgrade, il se rend en République serbe de Bosnie, la partie du pays séparée de la Serbie par une vraie frontière et où Mladic, qui en commanda l’armée, est considéré comme un héros. Il y rencontre des hommes et des femmes très proches de ce général qui, avant-guerre, était un colonel de l’armée yougoslave quasi à la retraite. Il rencontre par exemple une historienne devenue son hagiographe ou un officier recherché par le TPY. Voulant comprendre comment ces gens vivent là-bas aujourd’hui, il témoigne de la profondeur du chagrin dans lequel ils se sont mis et à quel point ils sont détruits aujourd’hui. Sans, évidemment, jamais les excuser. On découvre que cette guerre contre ceux qu’ils côtoyaient tous les jours depuis des années, voire des décennies, fut pour eux longtemps inconcevable. Dans l’armée yougoslave, des soldats et officiers qui avaient le sentiment d’appartenir à une même patrie sont devenus du jour au lendemain des ennemis irréductibles. Les Serbes de Bosnie affirment que leur armée, dont ils relativisent les crimes, n’a fait que répondre aux provocations des «Musulmans».». «Ils sont tous négationnistes, commente Duroy. Mais sans ça, ils mourraient. Ils ont tous des histoires tragiques et sont en plein désarroi. Je n’ai pas envie de porter de jugement car je me dis que, si j’avais eu leur histoire, j’aurais fait comme eux. De nombreux Serbes, dont le père de Mladic, ont été massacrés par les oustachis croates pendant la Deuxième Guerre mondiale. S’ils se font enflammés en 1992, c’est parce que ces plaies n’étaient pas cicatrisées.» De ce voyage de trois mois dans une région meurtrie, esseulée et pauvre, est né ce roman d’une force littéraire, politique et humaine sidérante dont le narrateur est le double de l’auteur déjà présent dans plusieurs de ses romans, dont Le Chagrin, son plus grand succès. Et où, comme jamais, Duroy se fait ici «le greffier de la vraie vie, celle de nos ténèbres». Signant l’un des livres les plus forts de cet automne.

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