Littérature d’ailleurs : Chine, Japon, Iran


On connaît finalement assez mal la littérature chinoise actuelle, sinon quelques grands noms, les prix Nobel Gao Xingjian et Mo Yan, Yu Hua et Chi Li, ou encore les francophones Dai Sijie et François Cheng. Un parfum de corruption, paru en 2017 à Beijing, est le cinquième roman de Liu Zhenyun traduit chez Gallimard. Si différentes corruptions y sont effectivement dénoncées, elles le sont sous un angle très moral et peu critique à l’égard du pays puisque, finalement, les corrompus sont punis. La première corruption est celle qui consiste à acheter une jeune fille de la campagne pour la marier, comme c’est le cas avec Song Caixia vendue pour cent mille yens. Seulement, la belle, pas sotte, se fait la belle avec le pactole au lendemain de la nuit de noces. Niu Xiaoli, la sœur du mari lésé, qui avait négocié l’affaire, part à la recherche de l’épouse indélicate, accompagnée de la femme d’un voisin et de son fils. Ce périple permet de découvrir la Chine de l’intérieur, ainsi que la mentalité de ses habitants. Il est bientôt question d’une autre forme de corruption liée à la prostitution dans laquelle sont mouillés plusieurs dignitaires du régime. Écrit dans une langue fluide et non dénuée d’humour, ce Parfum de corruption raconte avec brio quelques aspects de la Chine actuelle. (Gallimard, traduit par Geneviève Imbot-Bichet)


À l’occasion des cinquante ans du suicide par seppuku, à 45 ans, de Yukio Mishima, Gallimard a réédité son premier roman, Confession d’un masque (1949), et publié un inédit, Vie à vendre, paru en 1968. Et il reprend, dans une nouvelle traduction, la biographique que lui a consacrée en 1974 l’Américain John Nathan. Dans sa préface inédite, l’auteur, qui a traduit et très bien connu Mishima, ainsi que son épouse qu’il a revue à plusieurs reprises après sa mort, rappelle les conditions macabres du suicide de celui qui voulait « restaurer le pouvoir de l’empereur et débarrasser le Japon de la démocratie d’après-guerre ». Se rendant compte que les soldats ne le suivaient pas, il s’enfonça une dague dans le flanc gauche tandis qu’un des cadets lui tranchait la tête. Ce geste traumatisa le Japon et jeta le trouble sur cet écrivain prolifique reconnu comme l’un des plus grands de son temps, jusqu’à être pressenti pour le Nobel. Le regard porté sur l’homme et l’écrivain, personnage extrêmement complexe, est riche et pertinent, John Nathan se disant convaincu que son geste final est davantage le fruit d’une « fascination érotique pour la mort » que d’ordre patriotique. C’est en fonction de cette interprétation qu’il a sélectionné les ouvrages qu’il analyse, délaissant ceux qui l’intéressent moins. Sa biographie est émaillée de longs extraits des livres ou de citations diverses de Mishima. (Biographies Gallimard, traduit par Tanguy Kenec’hdu)


Les bombes américaines qui, en 1944, tombaient sur le Japon épargnaient-elles « ceux qui vénéraient les poissons rouges » ? De cette croyance qui circulait dans son quartier lorsqu’il avait dix-sept ans, avant de disparaître « sans laisser de trace » dans le champ de ruines qu’était devenue Tokyo, le narrateur de la première nouvelle d’Un dîner en bateau se souvient quand, plus de trente ans plus tard, il achète l’un de ces animaux aquatiques. Il se remémore aussi ses années de collège, et se rappelle notamment de l’un de ses condisciples entré chez les aviateurs de la marine, alors que le Japon combattait encore. C’est ainsi qu’il a réellement pris conscience que son pays était en guerre, une guerre à laquelle, atteint de pleurésie, il ne pouvait pas participer. Une autre nouvelle se déroule dans l’après-guerre qui voit un jeune Tokyoïte de 18 ans se rendre en train à la campagne pour ramener du riz. Il découvre une réalité très différente que celle de la capitale. Le jour de l’an, un autre personnage, rompant avec les années précédentes, accompagne son frère et sa belle-sœur dans leur visite du temple, au pied du mont Fuji, où reposent des membres de leurs familles. Les dix nouvelles composant ce recueil d’Akira Yoshimura (1927-2006), qui se déroulent à des époques et en des lieux différents, sont toutes également belles et émouvantes. L’auteur, dont c’est le dixième livre paru chez Actes Sud, parvient à merveilleusement rendre sensible ce que ressent ses différents narrateurs, tout en recréant avec précision un décor, une ambiance, un climat dans une langue d’une grande beauté. Ces nouvelles permettent d’entrer dans l’univers singulier, à la fois réaliste et poétique, de cet écrivain passionnant. (Actes Sud, traduit par Sophie Refle)


« Je vais t’appeler Aria, à cause de toutes les douleurs et tous les amours du monde. Ce sera comme si tu n’avais jamais été abandonnée. Et quand tu ouvriras la bouche pour parler, le monde entier te reconnaîtra. » Abandonnée à sa naissance par sa mère, son père menaçant de la tuer à cause de ses yeux bleus, Aria – un prénom de garçon, apprend-on - est recueillie par un brave homme bravant la colère de sa femme qui la prend en détestation. En l’absence de « Bobo », chauffeur dans l’armée, la fillette est en effet battue et enfermée par Zahra sur le balcon d’où elle fait la connaissance du fils du voisin. C’est son destin que l’on va suivre sur trente ans (et sur plus de 500 pages), des années 50 à 1981, du régime dictatorial du Shah à la Révolution islamique de Khomeini. Aria, le premier roman de Nazanine Hozar, Iranienne née au début des années 80 et exilée enfant au Canada avec sa famille, est une vaste fresque sociale et politique qui emporte le lecteur dans le tourbillon de l’histoire iranienne où s’ébattent une galerie de personnages : son père adoptif analphabète à qui un jeune capitaine cultivé veut apprendre à lire avant d’être emprisonné et torturé comme communiste ; une riche femme occidentalisée qui la recueille chez elle ; une famille pauvre chez qui elle fait le ménage dans un souci de générosité ; son ami d’enfance qui prend la voie islamiste, etc. Si la question religieuse traverse tout le livre, elle n’est cependant jamais prédominante car, à cette époque, la foi est limitée à la sphère privée et absente de l’arène publique, même si les musulmans radicaux commencent à (se) manifester. (Stock, traduit par Marc Amfreville)

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