Littératures d’ailleurs (3): Horizons multiples


«Dans la maison où je suis venu au monde, il ne m’a jamais été donné de regarder par la fenêtre», écrit Gamal Ghitany en ouverture de Par-delà les fenêtres, récit autobiographique qui envisage sept types de fenêtres: premières, de l’effroi, du désir, du voyage, d’apparition, de l’esprit, des au revoir. L’auteur raconte qu’en Haute-Egypte, les maisons, dont les pièces se distribuent autour d’une cour centrale, n’ont pas de fenêtres. Sans doute est-ce pour cette raison que, toujours, lorsqu’il arrive dans un hôtel, la première chose qu’il fait c’est ouvrir la fenêtre afin de «savoir ce qu’il y a dehors».

La fenêtre est ainsi un biais original pour l’écrivain égyptien mort en 2015 de raconter des bribes de souvenirs. Par exemple «l’effroi» que provoque en lui la vue d’une voisine, Oum Nabil, dont la famille est nimbée de mystères. Et c’est la fenêtre qui le conduit à Edward Hopper chez qui «les fenêtres sont plus que des fenêtres» et qui a su, par ses tableaux, «exprimer» ce qu’il ne parvient pas à énoncer. Et notamment dans quatre tableaux très célèbres – Chambre d’hôtel, Onze heures du matin, Soleil du matin et Second Story Sunlght (traduit d’au moins trois façons en français) –, qui entrainent chez lui un grand nombre de réflexions passionnantes.


On ne lit pas indifféremment un livre syrien. D’autant plus que l’auteur du Promeneur d’Alep, un recueil de textes courts paru chez un éditeur suédois en 2015, issu de la communauté yézidie et de parents kurdes, vit toujours à Alep continuellement bombardée. Et, effectivement, il y est question de bombardements, de combats, de morts, de barrages, de massacres, d’une vie qui n’est plus vraiment une vie, tout cela raconté avec une grande simplicité. Certains textes possèdent aussi une dimension fantastique, tel celui qui met en scène un jeune homme mort en martyr qui dit ne plus pouvoir supporter le froid de la morgue ou celui où l’archange de la mort accompagne le narrateur qui va au café voir un match de foot. Au fil de ces instantanés, Niroz Malek se met parfois en scène en train d’écrire. S’adressant à ses auteurs de prédilection, il avoue la peur «que cette folie de guerre autour de moi me projette dans un autre monde, c’est le moins qu’on puisse dire, celui de la mort.»


Valeyri, c’est un petit village de pêche sur la côte islandaise. Et La valse de Valeyri, le cinquième roman d’un écrivain né en 1957, son premier traduit en français, le portrait d’une poignée de ses habitants lors d’une après-midi de juin, quelques heures avant le concert de la chorale dans la salle des fêtes. Une prestation dirigée par une jeune femme venue de Slovaquie récemment abandonnée par son amant et surnommée Kata la Chorale. C’est elle qui, passant à vélo, sert de fil conducteur à un enchevêtrement de vies qui ne cessent de s’entrecroiser. Voici le poète Smyrill, assis sur une pierre, regardant «les images défiler dans sa tête». Il est l’auteur de la chanson La Valse de Valeyri et tout à l’heure, pendant la fête, il lira un poème. Voici Arni, fils d’un «marin de génie», lui-même publicitaire génial, qui, deux ans auparavant, a quitté Reykjavik pour se réinstaller dans le village, à la totale stupeur de ses habitants. A la capitale, il vivait avec une femme, Agusta, qui a disparu soudainement, sans plus jamais donner de ses nouvelles. Voici encore le marin Guojon, Svenni qui vit avec son chat, Josa qui reçoit parfois la visite de Gummi, son fils cuisinier qui vient goûter une nouvelle recette de cabillaud en racontant ses voyages lointains, ou la vieille Lara qui ne parle plus à son frère Lalli le Macareux: autant d’hommes et de femmes aux vies sans réelles aspérités décrites avec simplicité et générosité, et surtout, une profonde humanité.


Jo a-t-il eu raison de publier un roman autobiographique sur son enfance dans lequel il accorde, forcément, une large place à son ami d’alors décédé il y a quelques années à l’étranger? Enfin, ami… Le portrait qu’il en fait n’est en effet guère flatteur. Si ce livre «personnel, vrai et authentique», qui l’a conduit à rouvrir «d’anciennes plaies»,  est, à ses yeux, son plus important, si, selon son éditrice, il pourrait lui apporter le succès qu’il attend depuis longtemps, sa parution ne semble pas plaire à tout le monde. Il reçoit une ancienne coupure de presse concernant l’incendie de son école primaire, un homme tourne autour de sa fille unique dont la poupée a été retrouvée la tête coupée, etc. Sa vie va d’autant plus chavirer que ses retrouvailles avec son amour de jeunesse va avoir des effets néfastes sur son couple. Les lecteurs de l’auteur norvégien Nikolaj Frobenius (La Valet de Sade, Le pornographe timide) ne seront pas dépaysés avec ce roman au venin subtil, le lecteur ne sachant jamais exactement où se situe le danger, ce qui est de l’ordre du réel ou de l’imagination de son héros.


Quatrième roman d’Eshkol Nevo, Jours de miel se place résolument sur le terrain de l’humour. C’est l’effervescence dans la Ville des Justes: un riche Américain fait un don à la cité israélienne pour qu’y soit construit un mikvé, un bain rituel, en l’honneur de sa femme décédée. Seulement, l’unique place libre se situe en Sibérie. Ce quartier reculé a été ainsi baptisé deux ans auparavant lorsque s’y sont installés des vieux Russes peu fortunés – malgré les espoirs du maire qui ambitionnait de redonner du lustre à sa ville grâce à cette immigration. Parmi eux, figurent Anton et Katia, en couple depuis peu, et très amoureux, chez qui ce bain va avoir un effet insoupçonné. Auparavant, il aura fallu bâtir le bâtiment qui jouxte un camp militaire, ce qui va poser quelques problèmes à son maître d’œuvre arabe et ornithologue amateur. Et expliquer, tant bien que mal, son usage à ces vieillards qui ne parlent pas hébreu et l’ont transformé en salle de jeux d’échecs. Ce roman très spirituel raconte, sous la forme d’une fable, la difficulté de vivre en commun malgré les bonnes volontés de part et d’autre.


Les treize récits qui composent ce recueil de Leonardo Padura, né en 1955 à La Havane où il vit toujours, sont autant de puissantes et vivantes photographies de Cuba et des Cubains. Avec quelques éléments récurrents. L’Angola, par exemple, où un certain nombre d’habitants de l’île ont été envoyés en mission. Tel Mauricio, qui voudrait rentrer en passant par Madrid pour pouvoir aller voir l’exposition Vélasquez. Ou Ernesto, impatient de retrouver sa femme, même si quitter celle qui, pendant deux ans, lui a permis de supporter l’éloignement, le rend malheureux. Ou encore Elias qui, de retour de ce pays d’Afrique où il a servi comme soldat et d’où il n’était pas sûr de revenir vivant, apprend la mort de son ami d’enfance. Un autre fil conducteur est la sexualité qui donne à certaines nouvelles une chargé érotique torride. José Ramon passe une nuit inoubliable avec son ex-belle-sœur dont il a toujours été secrètement amoureux. Des adolescents traînent leurs journées et leurs nuits à boire de rhum et à forniquer tout en rêvant des « states ». Un étudiant passe neuf nuits – pas une de plus – avec une chanteuse qui, au-delà de la fascination, avait provoqué chez lui une vraie addiction. On suit également une vieille dame inscrite à un atelier d’écriture, une pianiste de restaurant qui a fait une croix sur ses rêves de gloire ou un homme dont l’ambition de se rendre à Venise, et peut-être d’épouser une femme «grosse et vieille» qui lui permettrait de rester en Italie, est contrecarrée par une plaisante rencontre. L’écriture charnue, habitée, traduit merveilleusement ces ambiances cubaines.


Ancien journaliste «exilé» à Paris qui a passé sa vie à sillonner le monde, le narrateur du nouveau roman de Nedim Gürsel, passionnante plongée dans l’histoire récente de la Turquie, reste à jamais «le fils du capitaine». Orphelin de mère très jeune, il a été élevé à la dure par un père militaire, un homme «aux ordres de sa mère», une femme terrible née en Bulgarie qui souhaite qu’il devienne «pacha» (équivalent du général). Il a gravi tous les échelons jusqu’à devenir colonel, Et être l’un des acteurs du coup d’État de 1960.

«Ce coup d’État, explique l’auteur, réalisé par un groupe d’officiers pas haut-gradés, a renversé un gouvernement au pouvoir depuis dix ans qui ne respectait pas les valeurs démocratiques et a promulgué une nouvelle constitution démocratique. Même s’ils ont pendu le premier ministre et deux ministres. Dans son histoire récente, la Turquie a connu deux autres coups d’État, celui du 11 mars 1971, qui a causé mon exil en France pour un article sur Lénine et Gorki publié dans une revue littéraire, et celui du général Evren en 1980 qui a fait saisir deux de mes livres. Je remarque que mon itinéraire d’écrivain a été marqué par ces trois Coups d’État, ce qui explique pourquoi j’ai écrit ce roman. L’autoritarisme est le seul élément de continuité dans notre histoire, depuis l’empire Ottoman jusqu’à notre époque. Avec la dérive autoritaire d’Erdogan, nous continuons sur cette mauvaise voie.»

Le narrateur, double de l’écrivain sur de nombreux points, raconte son enfance, ses années d’internat au lycée de Galatasaray principalement marquées par son éveil à la sexualité, ou sa découverte d’Istanbul devenu son «seul ami», «l’unique compagnon» avec qui il bavarde «tous les jours en tête à tête» – ville devenue un des thèmes récurrents des livres de Nedim Gürsel. Il évoque aussi ses amours, notamment avec la mère de l’un de ses camarades de classe, ses lectures – donnant lieu à des débats sur l’éventuelle « nocivité » des livres – et bien d’autres choses encore qui l’ont forgé.