Littératures d’ailleurs : LA Scandinavie


L’Islande ne cesse de surprendre par son nombre d’écrivains pour une population d’environ 330 000 âmes. On y compte de nombreux auteurs, tant de polars (Arnaldur Indridason, Yrsa Sigurdardottir, Arni Thorarinsson, Ragnar Jonasson, Lilja Sigurdardottir…), alors que, semble-t-il, le taux de criminalité y est très bas, que de littérature générale (Ava Olafsdottir, Jon Kalman Stefansson, Steinun Sigurdardottir, Gudmundur Andri Thorsson…). De Bergveinn Birgisson, dont Zulma a édité en 2013 La Lettre à Helga, paraît chez Gaïa son premier roman, Du temps qu’il fait. Le cadre en est le fjord de Geirmundur situé à l’ouest de l’île sur une sorte de presqu’île qui fait face au Groenland et où vit une poignée de marins dont les journées sont rythmées par la météo qui autorise, ou non, leurs sorties en mer. C’est l’un d’entre eux, Hallidor, qui consigne leur quotidien assez répétitif, pimenté de temps en temps par une sortie à Reykjavik. Dans cette évocation sans fard de cette communauté isolée, on croise notamment un pasteur, un poète et même une aide-ménagère « tellement jolie » devant laquelle le narrateur perd tous ses moyens. Notamment lorsqu’un bal est organisé. (Gaïa, traduit par Catherine Eyjofsson)


La lectrice disparue, le deuxième roman de Sigridur Hagalin Björnsdottir après L’île, se passe en partie à New York où le héros, Einar, est parti rechercher sa sœur Edda qui a brusquement quitté Reykjavik en abandonnant son nouveau-né et son mari. Sa quête est entrecoupée du récit d’événements anciens qui racontent comment deux femmes tombées enceintes du même homme, un réalisateur, décident de partager leur logement et d’élever ensemble la fille de l’une, le fils de l’autre. Soit Edda et Einar. Derrière son intrigue principale, ce roman extrêmement riche offre une belle réflexion sur la lecture et l’écriture. Lectrice assidue enfant, vivant repliée sur elle-même – alors que son frère est dyslexique -, Edda est subitement devenue tout le contraire, une blogueuse aussi extravertie qu’influente n’ouvrant plus le moindre livre. Sans explication, la « solitaire autiste » s’est transformée en une « reine de la fiesta ». L’écriture, quant à elle, entre en scène via le Phèdre de Platon où Socrate la considère comme l’ennemie de la mémoire car elle fait « naître l’oubli » dans les âmes de ceux qui y ont recours. Et enfin, ce beau roman renferme un secret de famille. (Gaïa, traduit par Éric Boury)


Trahison est le nouveau roman de Lilja Sigurdardottir paru en français après la trilogie Reykjavik noir. Une femme sans étiquette partisane est nommée pour un an ministre de l’Intérieur. Flanquée d’une secrétaire et d’un chauffeur à son écoute, mais d’un chef de cabinet qui l’est nettement moins, cette néophyte traumatisée par des missions humanitaires au Liberia et en Syrie se rend rapidement compte que sa promotion est un piège : elle doit en effet annuler un projet de route très populaire promis par le parti au pouvoir. À cela s’ajoutent un SDF qui tente de la mettre en garde contre le « Diable » avec qui elle « pactise » et une plainte, étrangement perdue, contre un policier pour le viol d’une ado de 15 ans. Passant d’un personnage à un autre au fil de courts chapitres, ce roman passionnant raconte aussi comment, dans le milieu politique, il est toujours difficile de s’imposer en tant que femme. (Métailié, traduit par Jean-Christophe Salaun)


Un beau roman, c’est quoi ? Une histoire intéressante et bien racontée, des personnages solidement construits auxquels on s’attache. Les cloches jumelles, troisième roman publié en français du Norvégien Lars Mytting, est donc un beau roman qui, en plus de posséder ces ingrédients, donne un aperçu précis de la très rude vie rurale norvégienne à la fin du XIXe siècle. Intelligente, ouverte sur le monde, Astrid, l’aînée d’une grande fratrie, rêve d’une vie différente. Sa famille a jadis financé l’érection de l’église locale dotée de deux cloches fondues en l’honneur de sœurs jumelles enterrées sous le plancher de l’édifice et qui, depuis, scandent la vie villageoise. Deux autres personnages dominent le roman : un jeune pasteur nouvellement arrivé et un architecte allemand qui, pour la reconstruire dans son pays, vient dessiner cette église. La langue est ample, fluide, elle emporte le lecteur dans cet univers totalement dépaysant par son ancrage historique et local, mais finalement universel. (Actes Sud, traduit par Françoise Heide)

Si La laveuse de mort est écrit en danois, son autrice, Sara Omar, est une Kurde réfugiée au Dannemark à 4 ans, en 1990. Elle est fortement engagée dans la lutte contre les violences faites aux femmes, les crimes d’honneur et les mutilations sexuelles. Combat dont rend remarquablement compte son premier roman construit sur deux époques reliées entre elles par Frmesk, née en 1986 dans une ville du Kurdistan irakien et hospitalisée en 2016 dans un hôpital danois, dont le seul malheur est d’être du sexe féminin. Pour ne pas que son mari enterre vivant ce nouveau-né au crâne chauve menaçant de "souiller sa famille sur plusieurs générations", sa mère la confie à sa propre mère, laveuse de mort. Elle la seule à oser toucher les cadavres de femmes assassinées dans le déshonneur et la honte. Musulmane, contrairement à son mari, philosophe et libre-penseur qui, parfois, la conduit à douter de l’au-delà, elle prie pour d’autres femmes « dans un marécage sans fond d’hommes sombres ». Trente ans plus tard, Frmesk, libérée du poids de l’islam, dialogue avec une étudiante en médecine également kurde mais qui, elle, en est totalement imprégnée, étroitement surveillée par son père qui veut la marier à un lointain cousin. Sa patiente lui ouvre notamment les yeux sur l’image de la femme entièrement soumise à l’homme dans le Coran, comparée à un « champ de labour » où le mari peut aller comme il le souhaite. Frmesk condamne de toutes ses forces des livres, traditions et cultures « archaïques » qui donnent le droit aux hommes « d’opprimer, d’écraser et de tuer ». (Actes Sud, traduit par Macha Dathi)

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