Lysiane R.I.P.

Il y a des semaines qui commencent mal. Pas seulement parce que le chat a vomi sur le tapis du salon, ou parce que la clé de la bagnole reste introuvable. Ce lundi-là, ça a commencé par l’annonce radiophonique de la mort de François Martou. Un coup à mon cœur, en faible écho à celui qui a terrassé le sien. Nous n’étions pas vraiment proches, mais nous avons souvent été complices. Il parlait parfois rudement, voire vachardement, mais jamais la langue de bois. Il a fait partie de ces hommes d’exception que l’on se grandit d’avoir connus. Si François n’avait pas existé, il aurait fallu l’inventer. Et je me serais évidemment porté volontaire pour participer à cette invention.

Et puis, quelques heures plus tard, un ami commun m’apprend la mort de Lysiane D’Haeyere, à quatre-vingt-trois ans, dans une maison de repos de la capitale. Lysiane qui ? Elle était oubliée de presque tout le monde. Jusqu’au début de ce siècle, elle avait dirigé les Editions Les Eperonniers, portant le nom de la rue bruxelloise où elles étaient établies, qui avaient elles-mêmes succédé aux Editions Jacques Antoine. Son catalogue reprenait les noms les plus réputés des lettres belges de langue française, je cite en vrac : Franz Hellens, Gaston Compère, André Baillon, Charles Bertin, Marie Gevers, Michel de Ghelderode, Suzanne Lilar, Jean Muno, Maurice Maeterlinck, Emile Verhaeren, Henry Bauchau, plus quelques auteurs moins historiques, dont Paul Emond, Jean-Claude Bologne, André Sempoux, François Emmanuel, Liliane Wouters, Vincent Engel, Marc Wilmet, et la liste ne s’arrête pas là. J’ajouterai Nicole Malinconi et moi-même (pour six titres), qui nous sommes retrouvés à des obsèques qui étaient loin d’avoir attiré la grande foule.

Lysiane n’y connaissait pas grand-chose à la gestion d’une entreprise de commerce. Alors que d’autres fabriquent des livres pour gagner de l’argent, elle consacrait de l’argent à fabriquer des livres. Cette apôtre des lettres ne ménageait ni son temps ni son énergie pour sortir des ouvrages qu’elle estimait le mériter, et par surcroît de beaux livres. Sa collection Passé/Présent enrichirait toute bibliothèque d’honnête homme. Ses avis étaient parfois étonnants, mais toujours pertinents. Elle se battait pour ses livres comme d’autres se battent pour des héritages. Editer des meilleures ventes (en français d’aujourd’hui, des best-sellers) n’était pas son ambition. Elle se mettait au service d’auteurs débutants comme elle le faisait à celui de gloires en voie d’effacement, face à l’invasion du papier imprimé de cavalière manière. Combien de ses auteurs lui doivent d’avoir bénéficié de son tremplin pour se faire un nom chez des éditeurs plus répandus ! Il me souvient d’un de ceux-là, recevant le Prix Rossel pour un roman publié à Paris, en sa présence, qui n’a pas trouvé dans son discours de remerciement un seul mot pour lui témoigner sa gratitude. Je tairai son nom, mais d’avoir été choqué ce soir-là fait que je ne l’ai jamais lu.

Je la revois, dans sa boutique à l’ombre de l’Hôtel de ville, avant qu’elle ne soit contrainte à un exil au Botanique, entourée de livres, pas seulement ceux qu’elle avait édités, qu’on ne trouvait nulle part ailleurs, des recueils de poésie, par exemple, ou de philosophie hors des sentiers battus. Petite pagode où se célébrait le culte du livre, dont bien peu de vrais libraires se soucient encore aujourd’hui (mais il en reste, j’en connais). Elle n’aurait pas vendu Marc Lévy ou Christine Angot. Elle parvenait à me faire aimer le thé, parce que c’était le thé qu’elle avait fait infuser, à la façon dont les livres qu’elle mettait, non sur le marché, mais dans des mains de lecteurs, infusaient entre les murs de sa caverne aux trésors imprimés.

Je la revois aussi en vraie éditrice, lire avec moi, phrase après phrase, mes poèmes en prose qu’elle édita sous le nom de « Stances » : suggérant un ajout ici, une suppression là, n’entraînant pas toujours mon accord, mais bien mon admiration pour son intérêt et son insouciance du temps. De ces « Stances », elle m’offrit une série hors commerce. Il fallait avoir une belle confiance dans le sort du livre pour publier un recueil de poèmes, dû à un auteur étranger au Landerneau littéraire paroissial !

Le tombeau familial au cimetière de Laeken se trouve à l’ombre d’une production du Penseur de Rodin. Cette proximité me semble tout un symbole. Lysiane dormant de son dernier sommeil sous la protection de la pensée, quelle plus légitime destinée pour celle qui avait consacré sa vie à la mettre en œuvre par l’imprimé, ce pari contre l’éphémère et le bavardage ininterrompu des sirènes de la marchandise ?

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