Malraux, du communisme au gaullisme


La publication d’une sélection de lettres d’André Malraux couvrant toute sa vie permet de mieux comprendre son passage du communisme (dont il était proche sans avoir jamais été encarté) au gaullisme. Dans sa lettre à Louis Fischer, journaliste américain rencontré pendant la Guerre d’Espagne, il écrit le 27 juin 1947: «Il est exact que je travaille avec le Général de Gaulle», confirmant sa «rupture avec les staliniens». «Etre avec les socialistes en France, à l’heure actuelle n’a aucune signification. La polarisation est en train de se faire, comme dans toute l’Europe continentale. Ici, elle sera entre les staliniens, d’une part, et le Général de Gaulle, de l’autre. Un peu plus tôt ou un peu plus tard, les socialistes n’échapperont pas à la scission. Il est donc inutile de travailler avec leur aile gauche qui rejoindra les communistes, comme avec leur aile droite qui rejoindra le Rassemblement [du Peuple français]». Ce en quoi il se trompe. Le RPF, créé deux mois plus tôt par de Gaulle avec la volonté de dépasser les clivages droite/gauche, se situera plutôt à droite et finira par décliner puis par disparaître au milieu des années 1950. Et les socialistes de la SFIO constitueront l’un des principaux partis de la IV République. Dans la même lettre, Malraux dit ne pas croire «que le désir de pouvoir personnel du Général de Gaulle dépasse celui du Président Roosevelt» et ne pas comprendre que les journalistes américains jugent conservateur son programme économique. Précisant que l’objet du RPF est de s’opposer aux «staliniens», il affirme que «notre problème est d’organiser publiquement la gauche de ce rassemblement (…) précisément pour qu’il ne devienne pas une force de droite». L’auteur de La Condition humaine se revendique donc toujours de gauche à cette époque. Et il explique son opposition à ceux qu’il nomme les staliniens: «Nous voulons refaire la démocratie qui n’existe plus dans un seul (c’est lui qui souligne) pays où se trouve un parti communiste puissant.» Trois ans plus tard, parlant de la Guerre d’Espagne, il enfonce le clou en écrivant: «N’oublions pas que ce que nous reprochons aujourd’hui au communisme n’est nullement sa volonté de justice sociale, mais le fait que cette volonté soit devenue le masque d’un Gouvernement proprement policier (c’est lui qui souligne).» Fin 1947, dans un lettre à Roger Nimier, il demande étrangement si «un gaullisme d’extrême-gauche [est] possible?» Ajoutant plus tard que ce «n’est pas facile». «Quant à la droite, qu’elle cache son agonie dans nos placards ou dans ceux des autres ou dans tous à la fois, n’a pas grande importance.» Et là aussi il se trompe: la droite n’a rien d’agonisante et elle ne perdra pas de temps avant de relever la tête. De politique, il ne sera plus directement question, même dans les quelques brefs échanges entre l’écrivain et le Général. A l’occasion des vœux pour 1966, le second écrit le savoir comme «un compagnon à la fois merveilleux et fidèle à bord du navire où le destin nous a embarqué tous les deux».

Parmi bien d’autres choses que l’on peut lire dans ce recueil de lettres, il y a ceci. En novembre 1954, Marcel Pagnol suggère à Malraux de se présenter à l’Académie française. «J’ai manqué l’occasion d’être votre ami, et j’y pense parfois avec une certaine amertume. Peut-être notre rendez-vous était-il au Quai Conti? En tous cas, c’est là que je vous attends. Un mot de vous (…) je commencerai l’époussetage de votre fauteuil.» Mais son interlocuteur décline l’offre, prétextant «le désir d’achever des travaux interrompus par 10 années employées à ce que vous savez». Précisant un peu mystérieusement: «Je suis séparé de vous par les livres que je n’ai pas écrits».

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