Marc Copland, seul


Je déambulais l’autre jour dans les salles du Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg et je m’étais arrêté devant un tableau intitulé « Le Concert », peint par Jacques-Emile Blanche vers 1910. Assez curieusement, je me suis demandé si Marc Copland aurait pu être ce pianiste que l’on voit assis devant un immense paravent, entouré de dames en crinoline et de messieurs sans leurs gibus, vu que le concert se déroulait dans une grande salle, meublée de fauteuils Louis-Philippe et garnie d’étoffes épaisses et de tapis orientaux. Idée incongrue, mais réponse positive.

Il y a quelque temps, j’avais entendu Marc Copland sur la scène du Café Central à Bruxelles. Ce fut un moment rare et inattendu. Ce musicien, mine de rien et presque à notre insu, nous entraîne un peu à l’écart, avec un jeu qui gauchit par moment, dévie légèrement de la ligne attendue, s’élève en notes proches du silence, tout en demi-teintes, de non-dits, de presque-dits, loin des évidences que certains, trop bavards, nous assènent à longueur de soirée. J’avais pensé à Debussy, dans ses longues plages de sérénité trouble, à cette atmosphère qui se dégage de certains de ses Préludes composés en 1909 et en 1910. Et joués peut-être devant un immense paravent, entourés de dames en crinoline… Ce jour-là, je ne connaissais pas encore le tableau, mais Debussy, je l’avais bien rêvé là, dans ce café du centre-ville, assis sur le tabouret de Marc Copland…

J’ai revu Marc Copland peu après sur l’estrade du bruyant et peu musical Café Belga, j’y avais retrouvé son jeu, perçant la rumeur d’une faune branchée et indifférente, mais si le concert fut mémorable, la raison n’en était pas que musicale. Copland nous avait gratifié d’un gag involontaire à la Harpo Marx: il venait de disparaître corps et âme dans un silence dont la longueur inhabituelle écarquilla les yeux et décroisa les jambes de ceux qui l’écoutaient; à force d’être certes bien assis dans la tradition, mais quand même de temps à autre à la marge, juste au bord, il était tombé de l’estrade, lui et sa chaise, dans les draperies noires de l’arrière-scène, avant de revenir quelques instants plus tard, souriant, secrètement endolori sans doute, et de reprendre son propos.

Capable donc de consteller son jeu de petits accidents, et de nous faire voyager entre un salon de 1910 et un café bruxellois d’aujourd’hui… Tant de choses se sont passées depuis que Jacques-Emile Blanche a peint ce tableau, Debussy n’a pas eu vent de l’immense nouveauté arrivée entretemps d’Amérique: le souffle jazz, la syncope, cet héritage… Copland nous raconte tout ça, ou plutôt il nous le murmure, il nous le chuchote, tant son art est de l’ordre de l’intime et de l’intériorité, ce qui n’empêche nullement, à l’occasion, une brève tempête (intérieure). Il nous parle de Keith Jarrett, plus sobrement que celui-ci ne le ferait lui-même, nous fredonne deux airs de Joni Mitchell, I don’t know where I stand, et Rainy Night House, nous donne un aperçu, avec Night Whispers, des spirales de Mal Waldron (si vous ne connaissez pas encore les spirales magnifiques de ce grand pianiste, précipitez-vous, laissez-vous happer), nous conte l’une ou l’autre anecdote sur Bill Evans, Herbie Hancock ou Ahmad Jamal. Alone, Marc Copland? Pas tant que ça, finalement, et ce n’est pas le dénigrer que de dire cela: un artiste ne joue jamais seul, tant de voix peuplent sa mémoire, passées et présentes. Le tout est de trouver la sienne, qui pour exister ne peut être que singulière, sous peine de disparaître dans la rumeur d’une faune branchée et indifférente… Pour qu’un jour quelqu’un écrive, comme le fait Bill Zavatsky dans le poème repris sur la belle pochette du cd:

When songs run out of notes to sing,

We’ll have all disappeared.

Let’s listen while we have the chance

To music no one’s heard.

Comme le dit un critique américain, Marc Copland est l’un de ces secrets trop bien gardés par l’Amérique… qu’on se le dise… à faire passer…

A écouter aussi: les trois volumes New York Trio Recordings avec Gary Peacock ou Drew Gress, Paul Motian ou Bill Stewart, où Copland quitte la rêverie solitaire pour une bonne virée à trois, et où le swing et parfois même le groove ( si vous n’êtes pas trop sûr de ce que c’est, Wikipedia peut vous aider!), se le disputent à la chaude quiétude. Et là, on a tout de même un peu de mal à se le représenter dans un salon de 1910…

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