Mark de luxe

Toute l’histoire de l’Allemagne au vingtième siècle peut se résumer en un mot : la chute. Chute de l’empire après la première guerre mondiale, chute du Reich après la seconde. Chute du mur en 1989. Des utopies immenses. Des débâcles dérisoires. Chaque fois, quelques jours ont suffi à balayer les symboles les plus glorieux de la nation, tout ce qui a uni les Allemands ou les a écrasés. Qui se rappelle encore que l’empereur Guillaume II dirigeait la première puissance économique d’Europe en 1918 ? Et d’Hitler, dont le souvenir s’estompe parmi les jeunes générations ? Oublié aussi le spectre de cette Allemagne bis, la RDA, engloutie avec le reste du monde communiste européen. Et maintenant, Angela ? Faudra-t-il titrer Chancelière : la chute ? A l’issue des dernières élections régionales, son sort semble aléatoire, disent de nombreux observateurs, les mêmes qui, quelques jours plus tôt, ne donnaient par cher de la peau de son challenger social-démocrate. Certains commentateurs ont la mauvaise habitude de bâtir leurs articles sur le dernier tweet reçu. Pourquoi les résultats des élections de Basse Saxe la semaine dernière décident-ils des votes des électeurs allemands en septembre? Comme l’écriront les mêmes observateurs dans quelques semaines, sur base de nouveaux sondages, les jeux ne sont pas faits. Angela dispose encore de quelques atouts dans la manche étroite de sa veste couleur prune écrasée. Quelle que soit votre opinion politique, reconnaissez qu’elle vous a bluffés, Angela. Et pas seulement par ses tenues vestimentaires. Remarquez, je préfère son absurde garde-robe aux déguisements tyroliens dont s’affublent certains dirigeants politiques de chez nous quand ils se rendent dans leur lieu de vacances favori, croyant faire couleur locale. Que la fille d’un pasteur établi en Allemagne de l’est, qui a signé une thèse en chimie quantique, soit propulsée première chancelière de l’histoire laisse penser qu’elle en a encore sous la pédale, comme disait Eddy Merckx de son ami Lance Amstrong. Une physicienne capable de prévoir le comportement des molécules sur base de la mécanique quantique doit analyser mieux que d’autres le comportement des électeurs, même ceux du Schleswig-Holstein, réputés pour leur amour de l’indépendance – c’est aussi le cas des molécules. Angela a montré une souplesse politique qui étonne ou agace. En tout cas, elle a réussi l’exploit de battre le chancelier sortant Schröder en critiquant sa politique de flexibilité du travail, qu’elle a aussitôt mise en application. Alors, pardon, Angela, quelle Mark de luxe !

PS : paru il y a quelques mois, un roman magnifique, « Quand la Lumière décline» (éditions Les Escales) d’Eugen Ruge raconte, à travers le destin d’une famille, toute l’histoire de la RDA et d’une génération d’Allemands anti-nazis, perdue dans l’utopie communiste.

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