Masques (1)


© Ph. Joannès


Je dois vous dire quelque chose : le masque est un objet qui me fascine, et cela tient à ce qu’une fois posé sur un visage, il n’est plus objet mais début de mystère. Pour moi, le masque c’est Venise. Au Carnaval, on y rencontre, même dans les ruelles les plus reculées, des fantômes masqués. Ils me parlent du temps, comme les briques effritées, comme l’eau qui ronge les pierres, comme les pieux pourris par la mer, comme le fer forgé rouillé. Les masques circulent. Les plus simples sont les plus beaux. Ils vous disent : « Je vous vois, mais vous, connaissez-vous mes intentions ? Je me cache et vous devez m’imaginer. Je ne parle pas, car vous en sauriez déjà trop. Mes iris, dans la pénombre des yeux noirs du masque, vous interpellent, mais ne vous disent pas si je souris ou esquisse un froncement des paupières à cause du soleil bas ou d’un caillou dans ma chaussure. »

Il n’y a pas de musique dans la ruelle, et pourtant je l’entends. Les masques font la fête ou s’y rendent. Mais ils ne veulent pas qu’on le sache. Car il est riche et on le croit bien occupé. Car elle est belle, mais ne veut pas être importunée. Elle ne parlera qu’à cet autre masque, car ils se sont reconnus, ils ont leur code et je ne l’ai pas, et cela me fascine. J’ai envie, ou pas, de les arracher, de voir ces visages, lire ces expressions, mais le charme serait rompu. Les choses seraient plus claires, mais le souffle du mystère se tairait à jamais…