Mes chers parents, j’écris pour vous


Les livres écrits en mémoire d’un père ou d’une mère constituent un sous-genre littéraire en soi auquel de nombreux écrivains, confirmés ou débutants, sacrifient. Tel le Belge André-Joseph Dubois qui, après deux premiers romans parus chez Balland au début des années 1980 (dont L’œil de la mouche réédité chez Espace Nord) est revenu à la littérature en 2012 avec Les Année plastique édité en Wallonie par Weyrich. Ont suivi Le Sexe opposé et, aujourd’hui, Ma Mère, par exemple.

A sa mère morte en 2013 «dans sa cent-deuxième année», le romancier né à Liège en 1946 a rendu visite deux fois par semaine «pendant les quelque quarante-cinq ans de son veuvage».Le texte né de ce compagnonnage bihebdomadaire s’inscrit dans les grands livres émergeant de ce domaine. L’auteur évoque ce qui est resté longtemps un tabou familial, «objet de honte, de cachotterie, une tare à voiler absolument»: le patronyme de sa mère n’était pas celui de son vrai père mais du premier mari de sa propre mère qui s’était volatilisé et avec qui le divorce n’avait pas encore été prononcé. Avant de dresser le portrait d’une femme qui fut toute sa vie «un corps souffrant» ne s’intéressant qu’à «la part physiologique» de son fils, indifférente à sa dimension psychologique, ses angoisses d’adolescents et ses interrogations d’adultes, et plus globalement à tout ce qui l’intéressait et l’animait. Même si, devenue mère à 27 ans, elle abandonna le piano – elle y reviendra une fois veuve, donnant des leçons -, pour se consacrer avec «ferveur» à ce nouveau statut. C’est un drôle de personnage qu’avec un mélange d’affection et de perplexité peint André-Joseph Dubois, à la fois attentive à son physique, à sa manière de s’habiller, à «ce qui s’offrait au premier regard», et étrangère à un certain monde extérieur comme si celui-ci ne la concernait pas – par exemple les deux guerres mondiales dont «elle ne gardait que des souvenirs individuels». Et si elle allait souvent au cinéma, cette «distraction» était réduite à ses têtes d’affiche, et si elle lisait beaucoup, elle préférait aux «grands écrivains», forcément « trop durs à lire », les classiques populaires ou exotiques et les romans policiers. «Mais tant de livres, tant de films avalés, écrit son fils, n’ont jamais eu la moindre influence sur sa représentation de la vie et de son temps. Elle ne remarquait pas que tous ces raconteurs d’histoires lui parlaient d’elle au fond, même quand ils parlaient de n’importe qui ou de mondes qui lui étaient fermés.»