Migration : l'échec de l'Europe ?


Dans son éditorial du Vif, Thierry Fiorilli décrit très justement le cancer provoqué par la N-VA. Si je souscris en tout point à son analyse, j’irai plus loin : ce n’est pas la seule Belgique dont nous allons bientôt prononcer le décès, mais toute la démocratie européenne. Suite de la série « Casa de los neo-narcos », le casse du siècle qui, après avoir endormi les populations, entend leur voler leur bien le plus précieux.


Theo Francken a passé le braquet supérieur dans ses attaques tous azimuts à l’encontre de celles et ceux qui tentent de s’opposer à la politique non seulement inhumaine, mais aussi totalement inefficace qu’il entend mettre en place concernant l’asile et les réfugiés. Le processus est toujours le même, je l’ai dénoncé cent fois : il balance une énormité, on s’émeut, il dit qu’on ne l’a pas compris, « on » le cadre, il corrige. Et la N-VA est deux fois gagnante : quand l’énormité sort, auprès des supporters de plus en plus nombreux d’une politique aux relents xénophobes ; auprès des indécis quand, après avoir suscité un tollé, elle peut expliquer qu’on leur fait des procès d’intention.


Il faut avoir à l’esprit que le projet de la N-VA n’est pas de restaurer une quelconque sécurité. Les réfugié.e.s représentent à peine 0,3 % de notre population, et on rappelait justement que, malgré toutes les fanfaronnades et autres rodomontades de Francken, notre pays assume plus ou moins ses responsabilités. Le vrai objectif de la N-VA : conserver le pouvoir en Belgique et, au niveau de l’Europe, contribuer au renforcement de la droite la plus dure, voire extrême, et la mise en place d’une Europe du repli, nationaliste, régie uniquement par des projets économiques. La crise des réfugié.e.s est, depuis des mois, instrumentalisée, à coups de mensonges, d’exagérations, de déclarations à l’emporte-pièce que les faits contredisent, de manipulations, de propagandes. Aucun « chaos » ne menace l’Europe si nous accueillons celles et ceux qui fuient des situations qui sont, elles, proprement, chaotiques, ou plutôt apocalyptiques, et qui sont la conséquence d’une politique mise en place par nos pays dans le seul but de préserver nos intérêts économiques et géostratégiques.


Les résistants deviennent des terroristes, et autres intimidations

Theo Francken a ouvertement menacé les recteurs et rectrices des universités belges qui avaient eu l’impudence, à ses yeux, d’interpeller le gouvernement dans l’affaire de la petite Mawda. Le boomerang allait leur « revenir en pleine figure », ou plus précisément sans doute, « dans la tronche », la grossièreté étant une marque de fabrique du Secrétaire d’État. Autrement dit, la liberté académique est le dernier souci de la N-VA (ou peut-être un de ses premiers, puisqu’elle permettrait de dénoncer avec des arguments solides les dérives de sa politique). Tout le monde doit être à la botte du gouvernement.

La presse subit des menaces aussi fortes, mais d’un autre ordre. La N-VA refuse les interviews dans les médias qui sont trop critiques. Elle est toujours en situation de réaction aux sorties apparemment incontrôlées de l’un ou l’autre ministres – mais ne nous leurrons pas : tout est contrôlé et planifié.


Le procès de Myriam Berghe et Anouk Van Gestel, aux côtés de qui se retrouvent dix autres personnes, est l’aboutissement d’un processus de criminalisation de la solidarité citoyenne, qui dérange tellement le gouvernement soumis aux diktats de la N-VA. Cela fait des mois que le processus est en cours, qui a conduit à la perversion du langage. Les résistant.e.s à l’injustice sont devenu.e.s des collabos (je renvoie aux différentes chroniques que j’ai consacrées à ce sujet). Bientôt, les condamnations tomberont, à moins que la justice résiste aux pressions constantes d’un exécutif qui se moque chaque jour davantage du principe de la séparation des pouvoirs.


De nombreux médias ont, d’une certaine manière, cautionné cette dernière glissade en signalant que, parmi les personnes accueillies par les accusées, il y avait des passeurs. Il y a une unanimité dans l’opinion contre les passeurs : ils sont les pires des crapules. Des vautours, des monstres qui profitent de la détresse pour s’enrichir. Et ils servent de justification lorsque des policiers dérapent et tuent un enfant.


Les passeurs, ces monstres…

Mais quelques journalistes ont été voir un peu plus loin que cette vision manichéenne, au premier rang desquels Fabrizio Gatti, écrivain et reporter à L’Espresso. J’ai assisté à une conférence donnée par Giampolo Musumeci il y a quelques années, à Waterloo, et ce fut un choc, que l’article de Gatti, publié dans le Courrier international, résume parfaitement : « Eux seuls s’occupent du sort des réfugiés, des exilés, des émigrés. Personne d’autre. Émissaires de la seule agence internationale présente partout, même en Italie. La seule capable d’offrir une échappatoire à tous ceux dont la vie a été dévastée par la guerre, par un régime ou simplement par la pauvreté : pourvu que leurs clients et leurs parents d’Europe ou d’Amérique soient en mesure de payer. La mafia des trafiquants étend ses tentacules jusque dans les camps de réfugiés turcs et libanais. Elle réussit à gérer les lamentables centres de détention libyens. Elle contrôle à travers un réseau d’organisations autonomes les routes qui remontent le désert du Sahara et partent désormais de Syrie aussi. Cette mafia profite de l’absence totale de couloirs humanitaires et d’interventions à la hauteur des crises en cours. Elle est devenue le seul remède aux maux de milliers de personnes. »

Il ne s’agit donc pas de dire que les passeurs sont des saints, mais de rappeler la complexité des choses. D’abord, il y a différents niveaux dans les passeurs ; ceux qui ont pu être hébergés à l’ainsi de leurs hôtes sont des réfugiés qui tentent de tirer leur épingle du jeu. Au-dessus d’eux, on trouve tous les degrés de l’humanité, jusqu’aux plus ignobles. Mais si les États remplissaient leurs devoirs, si des solutions justes, véritablement « fermes et humaines » étaient trouvées et appliquées, il n’y aurait pas de passeurs. Les mafias sont toujours les parasites qui se développent sur un organisme malade ou corrompu.


La violence, clé du système – et le spectacle…

Je l’évoquais la semaine dernière : le gouvernement, sous la coupe de la N-VA, n’hésite plus à recourir à différentes formes de violence, réelle ou symbolique. Les menaces évoquées ci-dessus en sont une illustration. La manière dont le parc Maximilien est géré en est une autre. Et que dire du drame de la petite Mawda ?

Cette violence, comme l’explique David Graeber dans son essai Bureaucratie : l’utopie des règles, est la clé de voûte du maintien du pouvoir dans les mains de celles et ceux qui le considèrent de plus en plus comme leur propriété privée. Pour le plaisir d’être à la tête du gouvernement fédéral, le MR a vendu son âme, comme on le lit souvent. Il importe de prendre cette expression au pied de la lettre, mais plus encore, il faut espérer que les membres de ce parti historiquement honorable, qui ne partagent pas cette compromission et qui comprennent combien elle peut leur porter préjudice, réagissent en interne et ramènent le paquebot libéral dans les eaux d’une réelle démocratie.

Une alternative semble désormais exister pour les réfugié.e.s : devenir un héros, sauver un.e Européen.n.e en danger. On imagine les dérives qui peuvent se mettre en place sur un tel schéma. Pas tellement des filières mafieuses qui se développeraient et organiseraient de faux sauvetages ; non, plutôt une logique qui pourrait conduire, par exemple, à offrir un permis de séjour pour qui accepterait de s’engager dans des forces militaires, celles que nous risquons de devoir envoyer demain sur les prochains terrains d’opération que notre incurie organisée est en train de multiplier sur la planète.


L’échec de l’Europe

Francken ne s’est plus senti d’aise, devant ses collègues européens, lorsqu’il a pu profiter des résultats électoraux italiens pour clamer que c’était la preuve de l’échec de la politique européenne en matière de migration.

Il n’y a pas d’échec de la politique européenne pour la simple et bonne raison que cette politique n’a jamais pu être appliquée – ou plus précisément, qu’on n’a jamais pu corriger la règle de Dublin, source de tous les maux. Le succès de l’extrême droite italienne a été préparé depuis des années par ses alliés européens, d’abord dans les pays du Visegrad menés par l’extrême droite hongroise et polonaise. En refusant catégoriquement de mettre en œuvre la politique européenne (pour rappel, il s’agissait d’accueillir et de répartir justement l’équivalent de maximum 0,2 % de la population européenne, avec en plus, selon toutes les études sérieuses, un gain économique pour les pays accueillants), les partis nationalistes et d’extrême droite de ces pays, malheureusement aux commandes, savaient que, tôt ou tard, la population italienne, qui subit l’aberration de la règle de Dublin, exprimerait sa colère en portant au pouvoir leurs frères d’armes. La Hongrie, la Pologne, l’Autriche… mais aussi la Belgique, sous la houlette de la N-VA, ont soigneusement préparé ce « succès » électoral, qui vient aujourd’hui justifier leurs présupposés. Ce cercle vicieux est un chef-d’œuvre de manipulation et de malhonnêteté politique, intellectuelle et éthique.


En sortant la hache, la N-VA a transformé l’éthique politique en morale étique, réduite à néant. Sans plus aucune vergogne, Francken, qui imagine sans doute que son Grand Soir est arrivé, appelle ouvertement pour que l’on contourne l’article 3 de la Convention européenne des Droits humains.


Ne nous leurrons pas : la mafia ne dérange pas le type de gouvernement que des partis comme la N-VA veulent mettre en place. Ce qui les dérange, ce sont les opposants à leur confiscation du pouvoir, à leurs attaques incessantes contre les fondements de la démocratie.


Ce n’est plus un énième recadrage par Charles Michel qu’il faut attendre – on notera d’ailleurs que notre Premier préfère recadrer le prince Laurent… – ; c’est un recadrage citoyen d’un gouvernement qui a perdu le Nord. C’est la N-VA qui est le problème, sans doute le plus grave que notre pays ait dû affronter depuis la fin de la guerre. La réaction doit venir en premier lieu des militants du MR. Il y a des compromissions qui sont inacceptables. « L’hypocrisie est la vaseline de la rue de la Loi [et du] rond-point Schuman » ? Mais alors le mensonge et l’outrance seraient le lubrifiant de la N-VA. Je n’épiloguerai pas sur ce que ce parti entend, à l’aide de cet auxiliaire, introduire dans le(s) fondement(s) de la démocratie…


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