Missing the Rain : Omri Ziegele, Han Bennink, et le Tomorrow Trio, bientôt à l'Archiduc


Vous vous promenez avec votre compagne dans un petit village de montagne du Tessin. Le village se trouve à quelques kilomètres de Lugano et s'appelle Carona. Vous n'êtes pas là par hasard. A la main, vous tenez un guide, pas n'importe quel guide, car vous êtes sur les traces d'un écrivain qui a eu une importance décisive sur votre vie de lecteur, et d'homme tout court. Vous vous arrêtez devant une villa, ou une maison, enfin, bref, une casa. Rien ne l'indique, mais d'après votre guide, vous êtes arrivé, cette casa est bien la casa Pantrovà. Vous regardez par dessus la barrière. Que voyez-vous ? Vous voyez un saxophoniste jouant, travaillant, pieds nus dans l'herbe du parc. Qu'entendez-vous ? Des notes de jazz. Vous avancez timidement, vous ne voulez pas déranger, mais le saxophoniste s'arrête de jouer, il vous invite à vous approcher. Vous vous présentez. Vous dites que vous connaissez un peu l'histoire de cette maison. Pas très compliqué, avec le guide dans vos mains. Vous savez, et vous le lui dites, qu'elle a été construite par un couple d'amis du grand écrivain dans les pas duquel vous marchez, pour des raisons qui vous sont propres. Vous lui étalez un passé dans lequel vous êtes seul à vous promener, avec beaucoup d'émotion, alors que votre compagne, elle, marche dans le présent et découvre une charmante maison dans un charmant village du Tessin, et que le musicien se situe dans un autre temps encore, celui de sa musique, qu'il reprendra dès que vous aurez le dos tourné, parce que vous aurez accepté son invitation à visiter la maison.

La casa Pantrovà appartenait à Lisa Tetzner et Kurt Kläber, écrivains, auteurs de livres pour la jeunesse. Incarcéré en 1933 après l'incendie du Reichstag, Kurt Kläber réussit à fuir et à rejoindre son épouse en Suisse. Le couple s'installe à Carona. Avant d'y construire leur maison, ce couple d'artistes a longtemps vécu dans le village, ils y avaient reçu un accueil si chaleureux qu'ils l'ont baptisée la Casa Pantrovà, la maison du pain trouvé, en référence, aussi à un grotto, un de ces petits restaurants en plein air typiques du Tessin, qui se nommait, et se nomme encore, Pan Perdü. Beaucoup de monde est passé et a séjourné dans la maison, parmi lesquels Bertolt Brecht, Erich Kästner, et notre écrivain. Celui-ci habitait le village voisin de Montagnola et se rendait à pied à Carona pour y retrouver celle qui allait devenir brièvement sa seconde épouse. La maison fut un havre pour ceux qui fuyaient le régime nazi, le couple accueillant ceux qu'ils pouvaient, Juifs, anarchistes, communistes et pas mal d'artistes. Le couple a légué la maison à la fondation Pro Helvetia pour qu'elle en fasse une résidence d'artistes. Depuis, des musiciens, des peintres ou des écrivains viennent s'y ressourcer, d'où la présence du saxophoniste.

La conversation vous secoue un peu. Vous qui voyagiez plutôt dans un passé illusoire qui n'existe plus, à la rencontre d'un écrivain mort en 1962, vous vous retrouvez devant un musicien qui vous dit tout de go qu'il vient d'enregistrer un album avec l'un de vos batteurs européens favoris. Favori, parce qu'unique : personne ne joue comme lui, il a une manière, et un son qui n'appartiennent qu'à lui, et avec une batterie, il faut le faire ! Vous vous réveillez. Vous êtes dans le présent.

L'écrivain, c'est Hermann Hesse, le saxophoniste, c'est Omri Ziegele, et le batteur, Han Bennink.

Omri Ziegele ne voyage pas tellement dans nos contrées, c'est un musicien des montagnes, des montagnes suisses, si tant est que Zurich se situe dans les montagnes, mais en Suisse, tout est montagnes, non ?

Je raconte tout cela, parce qu'Omri Ziegele se produira, enfin, pour la première fois en Belgique. On ne le connaît pas encore chez nous, normal, quand il quitte Zurich, c'est pour se produire plutôt en Allemagne et dans les pays de l'Est, même s'il a fait des incursions un peu partout, aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne, en Israël, et ailleurs dans le monde. Si j'en parle aujourd'hui, ce n'est pas parce que je l'ai vu jouer pieds nus dans l'herbe, mais parce qu’entre-temps, je me suis procuré ses albums et que j'y ai découvert un musicien hautement original et puissant, qui manie son saxophone aussi vertement et aussi finement que les mots. Ziegele aime les mots presque autant que son saxophone, et il nous le fait savoir durant ses prestations. C'est un saxophoniste, free-rapper, acteur-activiste qui n'hésite pas à se produire en solo, ou avec des artistes d'autres disciplines, comme la danseuse performeuse Dorothea Rust. Ce qui ne l'empêche pas de nous offrir du jazz de haut niveau, au style solide et personnel. Parmi ses professeurs, Clifford Jordan et Bob Mover. Il invente un langage qui lui est propre, avec un fond de Dolphy, ce maître trop tôt disparu qui ouvrait une troisième voie, voix, entre Coltrane et Ornette Coleman. Il suffit d'écouter ses albums, entre autres ceux enregistrés avec son groupe Where is Africa, composé, dans sa première mouture, de la pianiste suisse Irène Schweizer et du batteur Makaya Ntshoko. Irène Schweizer est une grande figure de la musique improvisée européenne depuis les années 70 et a collaboré avec les percussionnistes Pierre Favre et Louis Moholo. Avec la contrebassiste Joëlle Léandre, elle a fondé le Feminist Improvising Group, d'où a émergé un trio inquiétant, Les Diaboliques. Makaya Ntshoko, lui, a fait partie du trio de Dollar Brand (alias Abdullah Ibrahim) et a travaillé avec Dudu Pukwana, Mal Waldron, Joynny Dyani, Joe Mc Phee et même Pepper Adams.

En l'écoutant, en regardant ses performances sur U-Tube, je me reprends à dériver ...Zurich, sa ville, fut aussi celle où, en 1916, Hugo Ball, Triztan Tzara et Jean Arp, entre autres, inventèrent le dadaïsme et avaient ouvert le cabaret Voltaire. Peut-être que dans un passé réinventé, celui qui m'a mené à la casa Pantrovà, il pourrait s'y produire, en tout cas, il y aurait toute sa place, notamment avec le Tomorrow Trio, le trio de demain qu'il a formé avec Han Bennink et Christian Weber.

C'est avec ce trio, en tout cas, qu'il se produira à l'Archiduc le 29 septembre. Il y aurait trop à dire sur Han Bennink, je n'en dis donc rien, d'autant plus que j'ai déjà dit tout ce que j'avais à dire sur lui dans deux précédentes chroniques (voir liens ci-dessous). Sur son site, il se définit lui-même comme drummer et visual artist. Alors quand un visual drummer rencontre un saxophoniste free rapper... Mais ne nous laissons pas impressionner par les mots... de free rapper à free jazz et à rap... je vois ça d'ici... au secours fuyons, diront certains. Mais non, mais non, revenez... J'ai dit solide, un peu plus haut. Solide et cohérent, avec de la douceur et de la poésie.

Pour un musicien qui fréquente la maison des amis de Hermann Hesse, l'Archiduc est le lieu idéal : son histoire, que j'avais évoquée dans une autre chronique, est au moins aussi vieille et aussi passionnante que celle de la casa Pantrovà ! D'ailleurs, l'autre jour, en assistant au concert de Casimir Libersky (il faudra que j'en parle aussi, de celui-là), j'y ai croisé une jeune femme lisant Demian, roman de ...Hermann Hesse. Nous avons bavardé un peu et elle m'a confié qu'elle attaquerait prochainement un autre roman de l'auteur, Le loup des steppes. Ceux qui l'ont lu savent qu'il existe quelque part un mystérieux théâtre magique, ils savent aussi que dans ce théâtre, on rencontre Pablo, saxophoniste de jazz.

La tournée actuelle du trio porte un nom de circonstance: Missing the Rain. Un comble pour Bruxelles… qui colle pourtant à la réalité… ceci étant dit avant la tournée européenne qui débute le 25-09 à Zurich. Gageons que d'ici là, les danses de la pluie que les trois compères exécuteront dans plusieurs villes européennes nous la feront revenir... Le Tomorrow trio (Omri Ziegele, sax alto, nai, voix, Han Bennink, batterie et autres, Christian Weber, basse) se produira le dimanche 29 septembre à 17 h à l'Archiduc. https://www.omriziegele.ch

http://www.blog-a-part.eu/le-trio-de-han-bennink-a-larchiduc/

http://www.blog-a-part.eu/han-bennink-le-kvs-la-pauvrete-et-les-flamands-quon-aime/ http://www.blog-a-part.eu/lesprit-de-larchiduc-lart-de-vivre-de-lew-tabackin/

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