Muurwerk — d’un séjour en novembre


Auferstanden aus Ruiner, Harald Hauswald

Au regard de l’Histoire, le territoire de Berlin est un lourd tapis qui pèse sur un plancher et le fait ployer. Au vingtième siècle, c’était la ville historique par excellence : le terrain même sur lequel tous les conflits (politiques certes, mais aussi idéologiques et culturels) se sont accumulés en une gigantesque collision, l’un découlant immanquablement de l’autre, et disséminant leurs figures et leurs actes à tous les horizons. La carte de la ville est constellée de ces multiples indices, comme si la mémoire, sur ce plan-là, se montrait infaillible et devait tout retenir : la proclamation de la République de Weimar ; la révolution spartakiste et les assassinats de Karl Liebknecht et de Rosa Luxemburg ; le Berlin des années 20, hyperinflation et création artistique sans limites mêlées, les cafés littéraires, les cabarets de George Grosz et de Lola Lola, le théâtre de Max Reinhardt, l’Alexanderplatz de Döblin et le Bauhaus de Gropius ; les autodafés, les persécutions et la planification du génocide à la Conférence de Wannssee, le siège de la Gestapo à la Prinz Albert Strasse et la synagogue de la Friedricht Strasse, le stade olympique des Jeux de 1936, l’Eglise bombardée et restée à l’état de «dent creuse» au bout du Kurfürstendamm, la capitulation sans conditions du Troisième Reich à Karlshorst, le Mémorial de l’Holocauste ; les zones d’influence respectives et inégales des quatre puissances héritées de la prise de la ville en 1945, le point de passage de Checkpoint Charlie à la frontière des quartiers de Mitte et de Kreuzberg ; la création de la République Démocratique Allemande (et par extension de la République Fédérale) ; la large Karl Marx Allee pour les fastes du nouveau régime ; la révolte ouvrière du 17 juin 1953 à Berlin-Est, après laquelle Bertolt Brecht écrivit dans un poème : «Puisque le peuple vote contre le gouvernement, ne faudrait-il pas dissoudre le peuple et en élire un autre ?», la statue du dramaturge en face de son Berliner Ensemble ; le Mur ; les quelques ponts sur la Spree où avaient lieu, au petit matin blême, les échanges d’espions ; la révolte des étudiants et la Rudi-Dutschke Strasse, leur leader, qui croise l’Axel-Springer Strasse, du nom du magnat de la presse qui, par ses campagnes haineuses, avait suscité l’attentat contre lui, le siège de la Bild Zeitung, son fétide fleuron, érigé face au Mur côté Ouest pour rivaliser, par sa masse, avec les premiers bâtiments visibles côté Est ; la chute du Mur et de la RDA, que sa propre paranoïa rendait incapable d’encore évoluer, comme en témoigne, entre autres, le commentaire de la Stasi, la police secrète du régime, sur la photographie des manifestants du 1er mai 1987 dont les drapeaux sont abaissés sous la force du vent et de la pluie et qualifiée de «pessimiste» – le photographe lui-même (Harald Hauswald) étant traité de «défaitiste» -, le Musée du Régime, les pavés dans les rues qui suivent le tracé de l’ancien Mur ; le nouveau Reichstag et la réunification allemande à la Porte de Brandebourg ; l’invitation à de grands architectes internationaux pour dessiner le nouveau visage de la ville. Tout cela est préservé in situ, tout le monde est là, comme sur un portrait de famille aux reliefs différents : les noms et les rues font partie des séquences d’un très long métrage en plan fixe et constitué d’un seul travelling latéral : d’où cette impression de marcher en permanence dans un livre d’histoire sans jamais en tourner aucune page – même si, çà et là, une tendance à la plate reconstitution se fait jour. Quant au Berlin actuel, il est partagé entre la volonté de privilégier les investissements notamment dans la construction (avec les inévitables spéculations immobilières qui les suivent et chassent les habitants) et celle de préserver, avec le soutien de la municipalité, une part de la ville de ces tentations banalement affairistes, en maintenant des loyers bas et en cautionnant la présence de nombreux squats ou d’ateliers d’artistes dans des lieux désaffectés. Vu le déficit colossal qui plombe ses comptes et ses perspectives, les nombreux bâtiments à l’abandon qui la jalonnent le resteront longtemps, mêmes si certains d’entre eux sont vaille que vaille réinvestis. Et peut-être est-ce mieux ; peut-être voit-on là ce qui fait le caractère spécifique de Berlin : une ville qui se réapproprie son histoire sur un terrain parsemé de friches et de ruines, et qui les garde, pour ne rien retirer de son tapis chargé.

#Berlin

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